Leurdivorce date de là . Pompidou a sauvé le régime par son sang-froid, en 1968, alors que de Gaulle flanchait. Les législatives de juin
Nous sommes le 31 dĂ©cembre 1957. Il est 22 heures. Un coursier sonne Ă la porte de Maurice et Claude Hersaint, alors quâils sont sur le dĂ©part pour prendre un train de nuit. Ă cette heure tardive et Ă leur grande surprise, le coursier leur remet, de la part dâĂscar DomĂnguez, un petit paquet contenant un dessin encadrĂ©[1]. Le dessin reprĂ©sente une femme nue aux gros seins et Ă tĂȘte dâoiseau, avec une fleur Ă la main et une feuille au bec. Cette sorte de faune de la Saint Sylvestre est dĂ©diĂ© en ces termes au collectionneur Maurice Hersaint pour mon trĂšs cher Hersa[i]nt avec le souvenir de lâavenir / DomĂnguez ». DomĂnguez qui a crayonnĂ© ces mots le 31 dĂ©cembre 1957, quelques heures avant de se donner la mort, nâa fait que constater, au tournant de lâannĂ©e nouvelle, et avec un certain humour, que lâavenir nâĂ©tait plus pour lui quâun souvenir. Rivalisant avec lâhumour dâun Jean-François Lacenaire en marche vers la guillotine, le peintre canarien a ainsi renouĂ© avec lâesprit de son ex-ami AndrĂ© Breton dont il avait rĂ©alisĂ© jadis la couverture du tirage de tĂȘte de lâAnthologie de lâhumour noir. Mais si lâexpression le souvenir de lâavenir » a pu paraĂźtre ironique et terrible Ă lâhomme DomĂnguez se prĂ©parant au suicide, la formule Ă©tait nĂ©anmoins familiĂšre au peintre natif de Tenerife, qui ne pouvait pas ne pas se souvenir de deux de ses Ćuvres majeures de 1938, Ă savoir, le dessin Le Souvenir de lâavenir publiĂ© dans le recueil Trajectoire du rĂȘve, et la toile Souvenir de lâavenir, une des premiĂšres manifestations de sa peinture lithochronique. Le dessin et la toile Examinons dâabord le dessin Le Souvenir de lâavenir. Tandis quâun cygne se profile Ă lâhorizon, on dĂ©couvre au premier plan une sorte de meuble incurvĂ© et oblong, surmontĂ© dâun phonographe Ă pavillon et servant de piĂ©destal Ă une crĂ©ature mi-femme mi-cygne, dont la robe Ă©pouse exactement la forme dâun pavillon de gramophone. Or si nous combinons en pensĂ©e dâune part le phonographe Ă pavillon et dâautre part la crĂ©ature fĂ©minine Ă la robe Ă©vasĂ©e dâoĂč Ă©mergent dâun cĂŽtĂ© deux pieds cambrĂ©s et de lâautre un bras coudĂ©, on obtient trĂšs exactement le fameux objet de DomĂnguez intitulĂ© Jamais reprĂ©sentant les pieds chaussĂ©s de talons aiguilles dâune femme happĂ©e par un pavillon de gramophone et dont une main nĂ©anmoins ressort par le conduit Ă©troit du pavillon pour remplir la fonction dâun bras de phonographe frĂŽlant les seins et le ventre dâun plateau en rotation. Proposons une lecture sonore du dessin et de lâobjet. Commençons par le dessin, oĂč coexistent un phonographe en Ă©tat de marche et une femme-cygne en position de danseuse. Ne pourrait-on pas dire, vu le cygne au fond du dessin, quâest mis en scĂšne ici le fabuleux chant du cygne, du doux et merveilleux chant que le cygne ferait entendre avant de mourir ? Le titre du dessin, Le Souvenir de lâavenir, aurait alors un sens prĂ©monitoire. Il annoncerait la mort imminente de la ballerine ou de la femme-cygne. Mais dĂšs que lâon passe Ă lâobjet, il nây a plus de doute, la mort est Ă lâĆuvre. La femme aux talons aiguilles est bel et bien absorbĂ©e par le pavillon du gramophone. Comme elle fait corps avec lâinstrument, on peut Ă nouveau parler de chant du cygne. Nâest-ce pas, pour DomĂnguez, mais aussi pour nous, quâun phonographe fait entendre, ou fait mĂȘme vibrer, les accents de la vie, dans les sillons de la mort ? Quant au titre de lâobjet, Jamais, il a beau sonner comme un refus de la mort, il finit par dĂ©signer ce que prĂ©cisĂ©ment il veut dĂ©nier, câest-Ă -dire lâinstance de la mort emportant ou ravissant la frĂȘle et exquise danseuse. En cette mĂȘme annĂ©e 1938, oĂč lâobjet Jamais est prĂ©sentĂ© Ă lâexposition internationale du surrĂ©alisme de la galerie des Beaux-Arts et oĂč le dessin Le Souvenir de lâavenir paraĂźt dans le recueil Trajectoire du rĂȘve dâAndrĂ© Breton, DomĂnguez peint Souvenir de lâavenir, un de ses premiers tableaux lithochroniques. Le dessin et la toile ont beau avoir le mĂȘme titre, ils nâont pas le mĂȘme motif. En effet, nulle trace de personnage da ns la toile Souvenir de lâavenir, hormis une machine Ă Ă©crire aux touches Ă©chevelĂ©es, modeste artefact perdu dans un vaste paysage minĂ©ral oĂč les plissements gĂ©ologiques du relief le disputent Ă dâinfranchissables failles. Quand il peint cette toile, Ăscar DomĂnguez commence Ă prendre conscience de la minĂ©ralisation du temps, du concept de peinture ou de sculpture lithochronique quâil dĂ©veloppera bientĂŽt avec Ernesto SĂĄbato. Le titre du tableau, Souvenir de lâavenir, tĂ©moigne que le peintre nĂ© Ă La Laguna a la ferme intention de batailler avec le temps. Mais tandis que le dessin Le Souvenir de lâavenir et lâobjet Jamais, qui en est lâillustration concrĂšte, magnifiaient lâimage onirique du chant du cygne ou de la femme qui disparaĂźt, la toile Souvenir de lâavenir qui met Ă nu les strates gĂ©ologiques du relief et pĂ©trifie mĂȘme un nuage, entend moins figurer le temps par une image fulgurante quâembrasser sa notion et en indiquer les linĂ©aments. Mais, dans le paysage minĂ©ral et dĂ©solĂ© du tableau, la petite machine Ă Ă©crire aux touches dĂ©glinguĂ©es ne passe pas inaperçue. On dĂ©couvre en effet, et cela pourrait nous faire remonter jusquâaux futuristes, que la machine Ă Ă©crire comme le phonographe sont des capteurs ou des intercesseurs du temps. Il semblerait, par exemple, que la feuille de papier enroulĂ©e sur la machine Ă Ă©crire de Souvenir de lâavenir pourrait comporter quelque message dactylographiĂ© et pourquoi pas quelque confession Ă portĂ©e testamentaire. Le souvenir du futur En 1938, il y a un avis de tempĂȘte pour DomĂnguez. La guerre en Espagne le tient plus que jamais Ă©loignĂ© de Tenerife. Il a une grande part de responsabilitĂ© dans lâaccident qui vaut Ă Victor Brauner la perte dâun Ćil. Et, bien entendu, les menaces de dĂ©flagration qui pĂšsent sur lâEurope nâont aucune raison dâĂ©pargner la France. Tout cela contribue Ă une interrogation ardente sur le passĂ©, le prĂ©sent et le futur. Mais comment expliquer, plus prĂ©cisĂ©ment, que DomĂnguez ait fait sienne lâexpression souvenir de lâavenir » ? En fait, le fameux rĂȘve dâAndrĂ© Breton du 7 fĂ©vrier 1937 oĂč le peintre de Tenerife fait surgir de sa toile des lions fellateurs peut nous mettre sur la piste. En effet, quand le peintre de La Laguna anime dâabord sa toile en nouant des arbres, quâil transforme ensuite en lions fellateurs, pour faire jaillir enfin une aurore borĂ©ale, il produit certes du mouvement, mais, mieux encore, il rĂ©alise, tel un cinĂ©aste, lâĂ©quivalent dâune durĂ©e filmique. Pour tout dire, Breton dĂ©couvre en DomĂnguez un peintre du temps, et qui plus est, un peintre orgiaque et cosmique. Et comme de surcroĂźt, Breton accorde au rĂȘve, tout au moins sur le plan thĂ©orique, une valeur prĂ©monitoire, on peut penser que cela engage DomĂnguez, en particulier aux yeux de Breton, Ă devenir un voyant du temps. Mais que DomĂnguez devienne un guetteur ou un voyant du temps, cela nâa rien dâĂ©tonnant, si lâon songe que le surrĂ©alisme ne poursuit rien dâautre que le hasard objectif ou la magnĂ©tisation des durĂ©es. Ă cet Ă©gard, il faut examiner de prĂšs le frontispice de lâĂ©dition de 1927 de lâIntroduction au discours sur le peu de rĂ©alitĂ©, un frontispice reproduisant une page autographe dâAndrĂ© Breton. Durant lâhiver 1924-1925, lâauteur de lâIntroduction au discours sur le peu de rĂ©alitĂ© avait jetĂ© sur le papier les concepts philosophiques de ce quâil faut bien appeler le temps sans fil surrĂ©aliste. Or, en bas de cette page manuscrite, qui tient Ă la fois du plan et du brouillon, on voit apparaĂźtre lâexpression Le souvenir du futur », qui est lâĂ©quivalent exact de la formule Le souvenir de lâavenir », que DomĂnguez utilisera Ă deux reprises en 1938. Lâimportant nâest pas de savoir si, oui ou non, Breton a soufflĂ© Ă DomĂnguez le titre Le Souvenir de lâavenir, mais de constater quâil y a de la part de DomĂnguez comme de Breton un vĂ©ritable attrait pour la notion de temps. DĂšs lors, il faut se pencher sĂ©rieusement sur la partie du frontispice oĂč figure lâexpression Le souvenir du futur », une formulation que Breton a dâailleurs tenu Ă souligner. Voyons la premiĂšre phrase de ce quâil faut dĂ©signer comme la quatriĂšme partie du frontispice. Cette phrase est composĂ©e dâun Ă©noncĂ© suivi dâune parenthĂšse Je me souviens la part de ce que lâon mâon accordera que jâinvente dans ce dont je me souviens ». On le voit, pour AndrĂ© Breton, la mĂ©moire est sujette Ă caution. Il y a dans la remĂ©moration du passĂ© une part qui est authentique, vĂ©ridique ou fidĂšle, mais il y a aussi une part de pure fabulation dans les souvenirs, comme si lâimagination sâinvitait au festin des Ă©vĂ©nements passĂ©s ou rĂ©volus. Câest donc aprĂšs avoir notĂ© cette phrase sur le souvenir proprement dit, un souvenir qui est autant une imagination du passĂ© quâune mĂ©moire du passĂ©, que Breton lui adjoint lâexpression audacieuse de souvenir du futur ». Une expression audacieuse, qui rĂ©sulte dâune simple symĂ©trie dans la pensĂ©e de Breton. En effet, de mĂȘme que lâimagination vient troubler lâĂ©vocation du passĂ©, la mĂ©moire Ă son tour vient hanter les contrĂ©es du futur. DĂšs lors, Breton est Ă mĂȘme de distinguer les trois types dâanticipations qui incarnent Ă merveille le souvenir du futur, Ă savoir, les promesses, les prophĂ©ties et les antĂ©cĂ©dents. En qui concerne les promesses, Breton affirme quâelles seront tenues ou non », tout en ajoutant, dans une parenthĂšse, quâelles seront forcĂ©ment tenues ». Dans quelle mesure sommes-nous amenĂ©s Ă tenir nos promesses ? Sous quel angle aborder les promesses ? Faut-il y voir des engagements moraux ou des vecteurs du temps ? Et surtout, que veut dire Breton, quand il Ă©crit que les promesses seront forcĂ©ment tenues ? Ă notre sens, Breton suggĂšre que lâenjeu de la promesse nâest pas moral mais temporel. Je ne tiens pas ma promesse par devoir ou par obligation. Je tiens ma promesse parce que ma mĂ©moire anticipatrice fait de la promesse un souvenir dĂ©jĂ inscrit dans le devenir, bref un souvenir du futur. Une vraie promesse nâest pas faite en lâair. Câest le premier exercice dâune crĂ©ation patiente ou continuĂ©e. En ce qui concerne les prophĂ©ties, Breton note Les prophĂ©ties rĂ©alisĂ©es ou non », suivi de la parenthĂšse forcĂ©ment rĂ©alisĂ©es ». Une fois de plus, quâest-ce qui incline AndrĂ© Breton Ă dĂ©clarer que les prophĂ©ties seront forcĂ©ment rĂ©alisĂ©es », alors quâil sait pertinemment que nombre de prophĂ©ties ont Ă©tĂ© dĂ©menties ? Ă ses yeux, les prophĂ©ties se rĂ©aliseront nĂ©cessairement, non en raison dâune prescience ou dâune excellence dans la prĂ©vision mais en vertu dâune voyance ou dâun souvenir de lâavenir. La prophĂ©tie est le deuxiĂšme cas de figure de lâintuition dâune durĂ©e. Enfin, pour ce qui est des antĂ©cĂ©dents, Breton couche sur le papier cet Ă©noncĂ© purement nietzschĂ©en Les antĂ©cĂ©dents, ce qui mâannonce et ce que jâannonce. » Le concept de souvenir du futur prend ici son plein essor. De mĂȘme quâil y avait des prĂ©dĂ©cesseurs attendant la venue dâAndrĂ© Breton et comptant sur lui, Breton a lui-mĂȘme des successeurs et non des disciples, dĂ©jĂ inscrits sur les tablettes du futur. Comment dire ? Dâun cĂŽtĂ©, on songe Ă Spinoza et Ă Diderot, car ce qui advient, dans la sĂ©rie des antĂ©cĂ©dents et des consĂ©quents, câest la persĂ©vĂ©ration ou la perpĂ©tuation fatale dâun dĂ©sir, et dâun autre cĂŽtĂ© on pense Ă Bergson et Ă Nietzsche, car ce qui survenait hier et retentira demain, câest lâintuition dâune durĂ©e ou la crĂ©ation intempestive dâune flopĂ©e dâĂ©vĂ©nements. Il nous faut mentionner maintenant la derniĂšre ligne du frontispice, qui sâinscrit juste aprĂšs les Ă©noncĂ©s relatifs au souvenir du futur. Breton conclut par ces deux formules NĂ©gation de la mort. Lâinsuffisance religieuse. » Remarquons dâabord que Breton, en prĂŽnant la nĂ©gation de la mort, ne fait que se conformer au sixiĂšme et dernier secret de lâart magique surrĂ©aliste, rĂ©vĂ©lĂ© peu auparavant dans le Manifeste du surrĂ©alisme et qui a pour titre Contre la mort ». Ă elles seules, les expressions NĂ©gation de la mort » du frontispice et Contre la mort » du Manifeste du surrĂ©alisme, nous font sentir que la pensĂ©e surrĂ©aliste est une spĂ©culation sur le temps qui nâest pas arrimĂ©e Ă la mort, contrairement Ă la pensĂ©e de Pascal et de Kierkegaard ou celle Ă venir de Heidegger. Il y a nĂ©anmoins une mort qui taraude les surrĂ©alistes, câest le suicide, câest la mort volontaire. Elle fait dâailleurs lâobjet, exactement Ă lâĂ©poque qui nous occupe, dâune enquĂȘte dans La RĂ©volution surrĂ©aliste Le suicide est-il une solution ? ». Remarquons ensuite, mais fort briĂšvement, dâune part, que le sixiĂšme secret de lâart magique surrĂ©aliste intitulĂ© Contre la mort » sera suivi en 1936 dâun septiĂšme secret quâAndrĂ© Breton consacrera Ă la dĂ©calcomanie sans objet prĂ©conçu » inventĂ©e par DomĂnguez, septiĂšme secret quâil intitulera Pour ouvrir Ă volontĂ© sa fenĂȘtre sur les plus beaux paysages du monde et dâailleurs », et dâautre part que le Contre la mort » du Manifeste du surrĂ©alisme est insĂ©parable du frontispice de lâIntroduction au discours sur le peu de rĂ©alitĂ©. Relisons le dĂ©but de Contre la mort » Le surrĂ©alisme vous introduira dans la mort qui est une sociĂ©tĂ© secrĂšte. Il gantera votre main, y ensevelissant lâM profond par lequel commence le mot MĂ©moire. » Il sâagit ici, non pas dâignorer la mort mais de la subvertir. Lâart magique surrĂ©aliste prĂ©conise dâenfiler un gant pour se garder de la mort et y enfouir la mĂ©moire. Cette main surrĂ©aliste, qui nâest pas une main amie de la mort, câest la main rouge de LâĂnigme de la fatalitĂ©, le tableau triangulaire de Giorgio de Chirico acquis par AndrĂ© Breton[2]. Ou bien, dans le Destin du poĂšte, autre toile de Chirico, câest la main noire surplombant un livre et un Ćuf. Mieux encore, dans Le Chant de lâamour, câest le gant en caoutchouc rose, un gant de sage-femme, qui autorise Giorgio de Chirico Ă cĂ©lĂ©brer sa propre naissance. En somme, quand un surrĂ©aliste prend en main son destin, il coffre sa mĂ©moire et dĂ©livre son imagination. Il peut ouvrir ainsi la voie aux souvenirs du futur. Si lâon nâĂ©tait pas convaincu que Breton invoque la peinture mĂ©taphysique de Chirico pour mieux affronter la fatalitĂ© et la mort, il suffirait de lire la suite du sixiĂšme secret de lâart magique surrĂ©aliste Ne manquez pas de prendre dâheureuses dispositions testamentaires je demande pour ma part, Ă ĂȘtre conduit au cimetiĂšre dans une voiture de dĂ©mĂ©nagement. » Que dire dâautre, sinon que Breton songe Ă la voiture jaune de dĂ©mĂ©nagement que Chirico a peinte dans LâAngoisse du dĂ©part ou dans LâĂnigme dâune journĂ©e ou encore dans MystĂšre et mĂ©lancolie dâune rue. En fait, Giorgio de Chirico, qui Ă©tait hantĂ© par le sĂ©jour et lâeffondrement de Nietzsche Ă Turin, a fait de la peinture un art de divination, un art hallucinatoire requĂ©rant tantĂŽt un gant chirurgical tantĂŽt une voiture de dĂ©mĂ©nagement. Citons enfin la seconde disposition testamentaire Que mes amis dĂ©truisent jusquâau dernier exemplaire lâĂ©dition du Discours sur le peu de rĂ©alitĂ©. » VoilĂ un cas emblĂ©matique de souvenir du futur. Alors que Breton publie, en mars 1925 puis en juin 1927, lâIntroduction au discours sur le peu de rĂ©alitĂ©, il nâĂ©crira pourtant pas le Discours sur le peu de rĂ©alitĂ©, dont il a annoncĂ© la parution[3], mais dont il a aussi prĂ©vu lâannihilation de lâĂ©dition. Breton a-t-il sabordĂ© lâĂ©criture du Discours sur le peu de rĂ©alitĂ© pour annuler la disposition testamentaire sur la destruction de lâĂ©dition, ou tout au contraire, sâest-il abstenu dâĂ©crire lâouvrage, procĂ©dant ainsi Ă son effacement et facilitant Ă coup sĂ»r la disposition testamentaire ? Dans les deux cas, il y a un retentissement dans le futur du projet initial de destruction. Câest cela mĂȘme un souvenir du futur. Le Discours sur le peu de rĂ©alitĂ©, comme son titre lâindique, est un livre mort-nĂ© que Breton, Ă sa mort, a emportĂ© dans une voiture de dĂ©mĂ©nagement. Marie-Louise, la suicidĂ©e RĂ©capitulons notre parcours. Avant de se suicider, Ăscar DomĂnguez a dessinĂ© une sorte dâautoportrait mi-femme mi-faune. Un dessin dĂ©diĂ© Ă Maurice Hersaint et portant comme mention avec le souvenir de lâavenir ». Or en 1937-1938, DomĂnguez avait conçu lâobjet surrĂ©aliste Jamais montrant une femme plongeant dans un pavillon de gramophone et un dessin apparentĂ© intitulĂ© Le Souvenir de lâavenir, Ă quoi venait sâajouter la toile Souvenir de lâavenir dont la prĂ©occupation lithochronique Ă©tait patente. Il nous a alors semblĂ© bon de rappeler que vers 1925 Breton avait analysĂ© le concept de souvenir du futur » dans une page autographe servant de frontispice Ă lâIntroduction au discours sur le peu de rĂ©alitĂ©. Et nous avons pu Ă©voquer Ă cette occasion deux dispositions testamentaires dâAndrĂ© Breton. Il nous faut Ă prĂ©sent mettre sur le tapis un dessin de DomĂnguez de 1942, quâil faut bien appeler La SuicidĂ©e[4]. Le dessin est dĂ©diĂ© Ă Gilbert Senecaut, un poĂšte belge qui publie, la mĂȘme annĂ©e, sa premiĂšre plaquette intitulĂ©e LâĂrection expĂ©rimentale[5] Pour Senecaut / Souvenir de / DomĂnguez / Paris 42 ». Au premier plan et comme prise en plongĂ©e par une camĂ©ra, se tient en Ă©quilibre instable sur le rebord dâun toit de terrasse une femme nue aux seins multiples. Lâinscription LA SUICIDĂE » tracĂ©e sur le pignon de lâimmeuble attenant, ainsi quâune flĂšche prĂ©figurant le sens de la chute, ne nous cĂšle rien sur le sort de cette femme qui ne manquera pas de choir, deux Ă©tages plus bas, sur le pavĂ© de la rue. Cette reprĂ©sentation dâune suicidĂ©e dans un dessin de DomĂnguez pourrait paraĂźtre fortuite si le peintre canarien nâavait justement mentionnĂ© le suicide dâune femme Ă la fin de La pĂ©trification du temps », dont la publication est contemporaine du dessin. Relisons le dernier paragraphe du texte fondateur de la peinture ou de la sculpture lithochronique Le hasard objectif sera un Ă©lĂ©ment trĂšs important dans le choix des Ă©lĂ©ments Ă superposer. Les Ă©tranges langoustes empaillĂ©es, les fossiles, les coquillages, les Ă©lĂ©phants bourrĂ©s de crins, etc. attendent avec la plus vive angoisse que les mains du poĂšte viennent les livrer Ă lâespace, cet espace oĂč Marie-Louise a laissĂ© Ă tout jamais la surface lithochronique authentiquement convulsive de son suicide, le jour oĂč elle se jeta dans le vide du dernier Ă©tage de la grande tour[6]. » Il nây a pas de doute, le dessin La SuicidĂ©e semble vouloir illustrer le suicide de Marie-Louise se jetant dans le vide depuis la terrasse dâune maison ou du haut dâune tour[7]. On est tentĂ© de lire ces lignes conclusives, concrĂštes et abruptes, sur la dĂ©marche lithochronique de deux façons. Ou bien le procĂ©dĂ© lithochronique exige que le poĂšte, le peintre ou le sculpteur projette un objet, par exemple des langoustes empaillĂ©es, dans le vide de la rue, du haut dâune fenĂȘtre jusquâau bas de lâimmeuble, dans cet espace marquĂ© Ă jamais par le suicide de Marie-Louise[8]. Ou bien, si le terme de Marie-Louise dĂ©signait plutĂŽt cette large bordure en carton utilisĂ©e par les encadreurs pour un dessin ou une gouache, alors la Marie-Louise serait la surface lithochronique par excellence, cette surface enveloppante oĂč viendraient sâabĂźmer ou mourir les crĂ©atures les plus vivantes comme les objets les plus surannĂ©s. En fait, câest dans le n° 10 de Minotaure, datĂ© Hiver 1937 », que DomĂnguez a dĂ©couvert un bois de Posada intitulĂ© Marie-Louise, la suicidĂ©e, le graveur mexicain ayant saisi au vol, dans un dĂ©cor de cathĂ©drale monumentale, la frĂȘle silhouette dâune femme plongeant dans le vide. La gravure de Posada, La Suicida MarĂa-Luisa, relate le suicide de SofĂa Ahumada, une jeune ouvriĂšre de vingt ans, nerveuse et suicidaire, qui dans la matinĂ©e du 31 mai 1899, se prĂ©cipita dans le vide du haut dâune tour de la cathĂ©drale de Mexico, juste aprĂšs une courte dispute avec son fiancĂ© Bonifacio MartĂnez, lâhorloger de la cathĂ©drale. Le suicide a suffisamment marquĂ© les esprits pour susciter une complainte populaire Ya SofĂa Ahumada muriĂł, Volando de Catedral; ÂĄQuĂ© momento tan fatal; La infelix se suicidĂł! LâĂ©tonnant est que le prĂ©nom de MarĂa-Luisa qui lĂ©gende le bois gravĂ© de Posada semble avoir Ă©tĂ© empruntĂ© Ă un autre suicide survenu aussi Ă Mexico, mais dans la matinĂ©e du 4 dĂ©cembre 1909. MarĂa-Luisa Nocker, une jeune fille de quinze ans, aprĂšs avoir passĂ© une nuit Ă lâhĂŽtel avec Rodolfo Gaona, un cĂ©lĂšbre torĂ©ador, se suicida dâune balle de revolver en rentrant Ă son domicile. Notre propos nâest pas tant de repĂ©rer les signes prĂ©curseurs du suicide de DomĂnguez, que de dĂ©couvrir ce qui se passe entre le peintre qui a conçu lâobjet Jamais, les deux versions du Souvenir de lâavenir et le dessin La SuicidĂ©e, et le poĂšte AndrĂ© Breton qui a eu recours aux concepts de souvenir du futur » et de hasard objectif. Il existe entre eux une vraie complicitĂ©, intellectuelle et affective. Quand le 7 fĂ©vrier 1937 Breton rĂȘve de DomĂnguez en train de peindre, il en fait un dĂ©miurge de la peinture animĂ©e, Ă la fois le dessinateur de vues hallucinatoires et lâopĂ©rateur de plans ou de durĂ©es filmiques. Dans le rĂȘve de Breton, DomĂnguez, lâinventeur de la dĂ©calcomanie sans objet prĂ©conçu, se rĂ©vĂšle ĂȘtre en possession dâun nouveau procĂ©dĂ© automatique enchaĂźnant sur la toile des plans et des Ă©vĂ©nements. Somme toute, serait en germe dĂšs cette date le projet lithochronique, qui irait comme un gant au peintre et Ă la personnalitĂ© dâĂscar DomĂnguez. Dans la nuit du 27 au 28 aoĂ»t 1938, Ăscar DomĂnguez est Ă lâorigine de la blessure accidentelle qui vaut Ă Victor Brauner la perte de lâĆil gauche. Dans LâĆil du peintre », une Ă©tude dĂ©taillĂ©e publiĂ©e dans la derniĂšre livraison de Minotaure, Pierre Mabille rapportera cette Ă©nuclĂ©ation Ă une sĂ©rie de tableaux prĂ©monitoires peints par Victor Brauner. MĂȘme si Mabille nâutilise pas explicitement le concept de Breton, les toiles invoquĂ©es apparaissent comme autant de souvenirs du futur ». Parmi ces toiles, il faudrait dâailleurs faire un sort Ă Paysage mĂ©diterranĂ©en de 1932, oĂč un personnage masculin a lâĆil percĂ© par une tige surmontĂ©e de la lettre D, qui est prĂ©cisĂ©ment lâinitiale de DomĂnguez. De surcroĂźt, si lâon voulait Ă©tablir une parentĂ© entre les tableaux prĂ©monitoires de Brauner et la peinture lithochronique de DomĂnguez, il suffirait de remarquer que la peintre canarien a choisi dâillustrer son texte La pĂ©trification du temps » avec LâEstocade lithochronique, un tableau oĂč lâĂ©pĂ©e fichĂ©e dans la nuque du taureau se signale par une poignĂ©e Ă©carlate Ă©pousant la forme de la lettre D, et pour que personne ne sây trompe, DomĂnguez a tracĂ©, Ă la suite de lâinitiale D, les autres lettres de son patronyme. AprĂšs la guerre, dans une lettre Ă Victor Brauner, Ăscar DomĂnguez emploiera spontanĂ©ment la formule grand souvenir de lâavenir » pour qualifier lâĆuvre et les tableaux prĂ©monitoires dâun peintre dont il avait Ă©tĂ© lui-mĂȘme lâinstrument dâune Ă©nuclĂ©ation fatale Ma visite Ă ton atelier, grand souvenir de lâavenir, et surtout grand soulagement, car on nâest pas tout seul dans le monde[9]. » Revenons Ă la derniĂšre livraison de Minotaure. AndrĂ© Breton y prĂ©sente Souvenir du Mexique », accompagnĂ© de magnifiques photos dâAlvarez Bravo. Une photo cadrant un atelier de cercueils pour enfants est ainsi commentĂ©e par Breton Le rapport de la lumiĂšre Ă lâombre, de la pile de boĂźtes Ă lâĂ©chelle et Ă la grille et lâimage poĂ©tiquement Ă©clatante obtenue par lâintroduction du pavillon de phonographe dans le cercueil infĂ©rieur sont supĂ©rieurement Ă©vocateurs de lâatmosphĂšre sensible dans laquelle baigne tout le pays. » DĂ©cidĂ©ment, le pavillon de gramophone peut convoquer la mort. Au Mexique, le photographe Alvarez Bravo dispose un pavillon dans un cercueil dâenfant. Tandis quâĂ Paris, le peintre DomĂnguez fait entendre, aussi bien dans lâobjet Jamais que dans le dessin Le Souvenir de lâavenir, le chant du cygne dâune femme plongeant dans un pavillon de phonographe. La bifurcation de Marseille NĂ© le 8 dĂ©cembre 1902 Ă Sagua la Grande, Wifredo Lam, qui est aussi prĂ©nommĂ© Oscar de la Concepcion, passe son enfance et sa jeunesse Ă Cuba. Il vivra quinze ans de sa vie dâadulte surtout Ă Madrid puis quittera lâEspagne au printemps 1938 pour rejoindre Paris. Ce sera la rencontre coup de foudre » avec Picasso qui reconnaĂźtra et intronisera Wifredo Lam comme peintre. Outre sa connivence avec Picasso, Lam se sentira vite Ă lâaise parmi les surrĂ©alistes. Il y a incontestablement un parallĂšle Ă faire entre Wifredo Lam et Ăscar DomĂnguez, qui, nĂ© Ă La Laguna le 7 janvier 1906, quittera aussi son Ăźle lointaine, et rĂ©sidera, Ă partir de 1929, beaucoup plus Ă Paris quâaux Canaries. EntrĂ© dans le groupe surrĂ©aliste en septembre 1934, lâinventeur de la dĂ©calcomanie du dĂ©sir aura des relations privilĂ©giĂ©es avec AndrĂ© Breton. Justement, câest Ă Marseille, durant lâhiver 1940-1941, quâon mesure le mieux Ă quel point le surrĂ©aliste canarien est proche de Breton et Ă quel point le peintre cubain se sent devenir surrĂ©aliste. Au printemps 1940, DomĂnguez est chargĂ© de la couverture du tirage de tĂȘte de lâAnthologie de lâhumour noir. Au dĂ©but de 1941, il revient Ă Wifredo Lam dâillustrer le poĂšme Fata Morgana. Le plus surprenant est que Lam se saisit de lâoccasion pour dessiner dâune toute nouvelle maniĂšre, vĂ©ritable point de dĂ©part de son imaginaire et de son art surrĂ©aliste. De plus, DomĂnguez et Lam participent Ă la refondation du jeu de cartes, rebaptisĂ© par les surrĂ©alistes jeu de Marseille. Le sort a voulu que les peintres natifs de lâĂźle de Tenerife et de lâĂźle de Cuba aient eu Ă dessiner les quatre Ă©toiles noires du RĂȘve lâAs et le Mage Freud pour DomĂnguez, le GĂ©nie LautrĂ©amont et la SirĂšne Alice pour Lam. Et lâĂ©tonnant, lĂ encore, est que cette expĂ©rience est dĂ©cisive pour Lam. Car on pressent, dans la carte LautrĂ©amont, la jungle foisonnante, et dans la carte Alice, la femme-cheval en transe, deux des visions typiques de la peinture Ă venir de Lam. Au fond, sachant quâĂ Marseille, en 1941, les deux exilĂ©s DomĂnguez et Lam sont au cĆur du groupe surrĂ©aliste, il faut nous interroger sur leur destin respectif. Pourquoi le premier sort-il du circuit surrĂ©aliste Ă la LibĂ©ration et doute-t-il plus que jamais de lui-mĂȘme pendant les annĂ©es cinquante ? Pourquoi, au contraire, le second reste-t-il liĂ© au groupe et continue-t-il Ă croire en sa bonne Ă©toile ? Le retour pour Lam au pays natal, sur une terre Ă©pargnĂ©e par la guerre mondiale nâexplique pas Ă lui seul lâextraordinaire fĂ©conditĂ© de la peinture de Lam en 1942 et 1943. En ce qui concerne DomĂnguez, rien ne lâempĂȘchait, en sâĂ©loignant de Breton, de creuser son propre sillon et de continuer Ă affirmer sa singularitĂ©. On pourrait aborder le problĂšme sous un autre angle. Dans un premier temps, Picasso a Ă©tĂ© pour Lam un modĂšle indĂ©passable. Ensuite, Picasso a adoubĂ© son neveu », lâĂ©levant Ă lâordre de la peinture. Mais Ă partir de 1941, Lam sâest engagĂ© dans le giron surrĂ©aliste tout en inventant une peinture surnaturaliste des corps dĂ©membrĂ©s et en transe. Ce qui ne lâempĂȘchera pas de conserver de bonnes relations avec Picasso. En revanche, entre DomĂnguez et Breton, les choses se passent un peu diffĂ©remment. Dâabord, DomĂnguez, qui vit Ă Paris, met quelques annĂ©es avant de faire son entrĂ©e dans le groupe surrĂ©aliste. Ensuite de 1934 Ă 1941, les relations entre DomĂnguez et Breton sont au beau fixe, avec comme moments forts 1. le voyage aux Canaries ; 2. la dĂ©couverte dâune dĂ©calcomanie Ă©quivalant Ă la recherche du Point Sublime ; 3. le rĂŽle dĂ©volu Ă DomĂnguez, dans le rĂȘve du 7 fĂ©vrier 1937, de cameraman dâune peinture animĂ©e ; 4. la volontĂ© du peintre canarien dâexplorer le temps, aussi bien dans lâobjet Jamais que dans sa thĂ©orie et sa pratique lithochronique. 5. enfin le jeu de Marseille qui tĂ©moigne du collagisme surrĂ©aliste. Pourtant, en dĂ©pit de cette pĂ©riode faste, quelque chose de dĂ©saccordĂ©, aprĂšs Marseille, se produira entre DomĂnguez et Breton. Cela sera visible au retour de Breton Ă Paris. En effet, le 30 mai 1946, DomĂnguez sâinquiĂ©tera, Breton ne lui ayant pas fait signe. Il chargera alors Maud Bonneaud, son Ă©pouse depuis un an, de lui Ă©crire pour une reprise de contact Mon cher AndrĂ© / Oscar mâa dit â Toi que tu es dans la littĂ©rature â, Ă©cris Ă AndrĂ© que nous attendons toujours son coup de tĂ©lĂ©phone. / Nous sommes en effet extrĂȘmement impatients de vous revoir. Nous pensons que câest important. Tant de bruits circulent, tant dâhistoires ont Ă©tĂ© inventĂ©es, quâOscar tiendrait beaucoup Ă tirer cela au clair avec vous[10]. » Dans cette lettre, oĂč Maud et Ăscar expriment leur trĂšs grande affection » Ă Breton et manifestent quâils seraient tellement heureux » de le revoir, on perçoit une certaine gĂȘne, pour ne pas dire une vive alarme. Quels pouvaient bien ĂȘtre les bruits et rumeurs autour dâĂscar DomĂnguez ? Il est difficile de le savoir. En revanche, ce qui pouvait avoir plus quâirritĂ© AndrĂ© Breton, câest que Paul Ăluard, en dĂ©cembre 1943, et Georges Hugnet, en janvier 1945, avaient prĂ©facĂ© le catalogue dâune exposition DomĂnguez. Il paraissait alors peu pensable que le peintre canarien puisse ĂȘtre du cĂŽtĂ© de Breton tout en frĂ©quentant ouvertement Paul Ăluard et Georges Hugnet, devenus des adversaires du surrĂ©alisme. Il est curieux aussi de constater une sorte de chassĂ©-croisĂ© entre Lam et DomĂnguez, au dĂ©but des annĂ©es quarante. Quand le premier sâĂ©mancipe de Picasso, le second semble vouloir lâĂ©lire comme modĂšle. Ce chassĂ©-croisĂ© nâempĂȘche pas une certaine rencontre entre les deux peintres insulaires. Par exemple, il y a une prolifĂ©ration de seins dans plusieurs dessins de Lam destinĂ©s Ă Fata Morgana comme dans le frontispice dâAu fil du vent et La SuicidĂ©e de DomĂnguez. Ou encore, il y a une mĂȘme figuration voluptueuse de femme renversĂ©e dans une gouache de Lam de 1942 et dans La RĂȘveuse, une toile de DomĂnguez de 1943. Bien entendu, les deux peintures ne sont pas superposables. Mais il reste que quand le cubain affirmera et cultivera sa singularitĂ©, le canarien aiguisera moins son gĂ©nie et tĂątonnera davantage. LâĂ©mulation surrĂ©aliste manquera Ă DomĂnguez. En 1947, il ne pourra pas, dans le cadre de lâexposition internationale du surrĂ©alisme, honorer LautrĂ©amont et Ă©lever un autel Ă la Chevelure de Falmer, comme le fera Lam. Il y a un indice qui ne trompe pas. Ă Marseille, durant lâhiver 1940-1941, les surrĂ©alistes semblent sous le charme dâHĂ©lĂšne Holzer, la compagne de Wifredo Lam. Le jour de son anniversaire, le 19 janvier 1941, un petit carnet recueillera les hommages, entre autres, de Victor Brauner, Jacques HĂ©rold et Ăscar DomĂnguez mais aussi du couple Breton et de la petite Aube. AndrĂ© Breton, pour sa part, dĂ©die Ă sa trĂšs gracieuse amie HĂ©lĂšne Lam » un poĂšme oĂč elle incarne Ă la fois lâavenir et la durĂ©e[11]. Quant Ă DomĂnguez, outre une composition graphique, il Ă©crit Ă Helena » une dĂ©dicace, oĂč, en une formule Ă©quivalant Ă un souvenir de lâavenir, il Ă©voque une durĂ©e alchimique et millĂ©naire, miroir et promesse de son affection El agua vieja de mil años que es mercurio sobre el cristal es al mismo tiempo, el espejo donde se reflejarĂĄ mi afecto profundo por ti / DomĂnguez ». Si HĂ©lĂšne, pour DomĂnguez, comme pour Breton, reprĂ©sente lâimage mĂȘme de la permanence et de la grĂące, il faut bien croire que sa prĂ©sence constante auprĂšs de Wifredo Lam Ă Marseille, puis Ă Cuba, aura des effets plus que vivifiants dans sa peinture supernaturaliste et inventive. Sans forcer la comparaison avec Wifredo Lam, on peut sâinterroger sur la vie passionnelle de DomĂnguez. Sous lâOccupation, quelles sont ses relations avec Roma, la pianiste juive, qui a fait le voyage aux Canaries et dont il a rĂ©alisĂ© un portrait ? Avec Marcelle Ferry, lâancienne amie de Breton, dont il a Ă©tĂ© lâamant ? Avec Laurence IchĂ©, dont il illustre Au fil du vent ? Et surtout, avec Maud Bonneaud, cette Ă©tudiante qui a cĂŽtoyĂ© AndrĂ© Breton ? Nous avons dĂ©jĂ mentionnĂ© cette note sombre que semble reflĂ©ter le dessin La SuicidĂ©e. Mais, Ă lire lâenvoi, signĂ© AndrĂ© Thirion, sur un exemplaire du Grand Ordinaire, Ă©ditĂ© en 1943 avec le renfort dâillustrations et dâeaux-fortes licencieuses de DomĂnguez, ce dernier aurait eu une telle appĂ©tence pour certaines douces colombes, que cela contrebalancerait chez lui toute propension au suicide Pour Ăscar DomĂnguez, le Minotaure en frac, il apprivoise les colombes et aprĂšs les avoir lĂąchĂ©es il les sacrifie Ă coups de revolver hexagonal ; il en broie les plumes, les yeux et les pattes dans un gros mortier avec son gros sexe, et il sâen repaĂźt entre 10 h 35 et 11 h 45 du matin, avant lâheure du cinzano sans gin. En plus, nous prĂ©fĂ©rons les illustrations au texte qui nâaurait jamais Ă©tĂ© publiĂ© sans ton obstination dâivrogne ! Un soir que tu tâen prenais Ă une pauvre colombe turque, Oscar, cher canaque. / Ton ami, Thirion ». Dâailleurs, ces petites colombes ou ces cailles qui lui tomberaient rĂŽties dans la bouche, on en trouve trĂšs prĂ©cisĂ©ment la trace dans Ćil-de-pĂšre », un poĂšme de Robert Rius sur lâimagination, datĂ© du 25 mai 1943 lâimagination cheval / celle qui / celle que lâon rĂŽtit / celle que Dominguez appelle petite colombe blanche »[12]. Bref, Ă cette Ă©poque, DomĂnguez Ă©tait-il heureux ou mĂȘme chanceux en amour ? Rien ne le dĂ©ment, rien ne lâĂ©tablit. Une machine Ă Ă©crire et Ă peindre AprĂšs la guerre, il est de fait que DomĂnguez, en exil plus que jamais Ă Paris, et qui se tient aux cĂŽtĂ©s dâĂluard et de Picasso, a dit adieu Ă Breton. Or, de mĂȘme que nous avons suggĂ©rĂ© que le dessin dâavant le suicide, portant la mention avec le souvenir de lâavenir », replongeait DomĂnguez dans une temporalitĂ© qui le rattachait Ă Breton, de mĂȘme nous voudrions montrer quâun phĂ©nomĂšne analogue se produit chez Breton dans le dernier texte quâil Ă©crit sur la peinture et qui clĂŽt dâailleurs lâĂ©dition dĂ©finitive du SurrĂ©alisme et la peinture. Le 7 fĂ©vrier 1965, qui est tout de mĂȘme le jour anniversaire du fameux rĂȘve sur DomĂnguez, Breton signe une prĂ©face pour le catalogue de lâexposition Konrad Klapheck Ă la galerie Ileana Sonnabend. Dans une facture Ă la lisiĂšre de lâhyperrĂ©alisme, les tableaux de Klapheck dĂ©clinent toute une gamme de machines, tels que machines Ă Ă©crire, machines Ă coudre[13], tĂ©lĂ©phones et sirĂšnes, robinets et douches, embauchoirs, timbres de bicyclettes, toute une gamme qui, Ă lâexception prĂšs des siphons des tables de cafĂ© ou des pavillons de phonographe, ressortit de la machinerie ou de la quincaillerie dĂ©jĂ peintes par DomĂnguez. Pour exposer le problĂšme de la machine, Breton fait flĂšche de tout bois. Frottant le SurmĂąle dâAlfred Jarry Ă La Science de lâamour de Charles Cros et Ă LâĂve future de Villiers, puis invoquant Freud et Havelock Ellis, il aboutit Ă la machine Ă coudre de LautrĂ©amont. Autre perspective machinique, celle qui culmine dans La MariĂ©e mise Ă nu par ses cĂ©libataires, mĂȘme de Duchamp, en prenant appui sur les dessins mĂ©caniques de Picabia ou de Dada. Surgit enfin, Ă©blouissante et aguicheuse dans son rĂŽle de vamp », la machine Ă Ă©crire, quâAndrĂ© Breton prĂ©sente ainsi Il nây a pas si loin de la âpieuvre-machine Ă Ă©crireâ pour Jacques VachĂ© en 1917 Ă celle dont les touches âgermentâ dans telle toile de 1939 de DomĂnguez ; ici et lĂ manifestement on garde trace de leur corps Ă corps avec leurs premiĂšres animatrices âles belles stĂ©nodactylographesâ chantĂ©es par Apollinaire. » Alors que pour Klapheck[14], la machine Ă Ă©crire, reprĂ©sentant le pĂšre, la politique et lâartiste, est de sexe mĂąle, pour Breton, au contraire, elle serait une vamp et elle conserverait la trace du corps Ă corps avec les belles stĂ©nodactylographes », celles dont Guillaume Apollinaire, subjuguĂ© par lâaffairement, les signaux sonores, les inscriptions, dâune rue industrielle de Paris, avait remarquĂ© la prĂ©sence, dans le poĂšme Zone » Les directeurs les ouvriers et les belles stĂ©nodactylographes Du lundi matin au samedi soir quatre fois par jour y passent Quant Ă Jacques VachĂ©, il avait fait surgir, dans sa lettre Ă AndrĂ© Breton du 18 aoĂ»t 1917, lâimage dâun dandy Ă monocle pourvu dâune pieuvre-machine Ă Ă©crire ». Et pour ce qui est enfin de la rĂ©fĂ©rence de Breton Ă DomĂnguez, sont concernĂ©es en fait deux toiles de 1938, ou bien La Machine Ă Ă©crire, qui a pour motif une mĂ©canique en dĂ©composition, mi-vĂ©gĂ©tale mi-animale, hĂ©rissĂ©e de touches dĂ©glinguĂ©es comme autant de tentacules, ou bien Souvenir de lâavenir, dont nous avons dĂ©jĂ parlĂ©, avec sa machine Ă Ă©crire un petit peu moins dĂ©labrĂ©e. Pourquoi donc le 7 fĂ©vrier 1965, Breton convoque-t-il la pieuvre-machine Ă Ă©crire » de VachĂ©, la machine Ă Ă©crire aux touches germinatives de DomĂnguez et enfin les belles stĂ©nodactylographes » dâApollinaire ? Pour se faire une idĂ©e de cette vamp aux touches germinatives, il faut se situer en fĂ©vrier 1928, en pleine sĂ©ance de Recherches sur la sexualitĂ©. Voici les propos dâAndrĂ© Breton, indiquant Ă quel Ăąge il eut sa premiĂšre expĂ©rience sexuelle et quel en fut le dĂ©roulement 19 ans. Avec une jeune dactylographe de chez Underwood, qui habitait Aubervilliers moi, Pantin. Jâai fait lâamour avec elle dans un hĂŽtel de la rue de la Harpe. Je nâai pas cessĂ© toute la nuit dâĂȘtre trĂšs tourmentĂ© au sujet de mes possibilitĂ©s physiques, bien que jâaie fait lâamour avec elle quatre fois. Impression merveilleuse nĂ©anmoins, mais le lendemain Ă 8 heures, crise dâappendicite violente nĂ©cessitant mon transport Ă lâhĂŽpital ?[15]. » Que rĂ©vĂšle cette confidence ? Elle nous apprend au moins trois choses 1. AndrĂ© Breton a eu sa premiĂšre relation sexuelle, son premier corps Ă corps, avec une jeune dactylographe de chez Underwood, qui rappelons-le Ă©tait une marque de machine Ă Ă©crire. Câest donc sous le double signe de la machine Ă©crire que Breton a Ă©prouvĂ© en 1915 ses premiers Ă©mois physiques ; 2. Il y a une Ă©trange coĂŻncidence entre le poĂšme dâApollinaire oĂč les belles stĂ©nodactylographes » passent dans la rue quatre fois par jour » et le souvenir, rapportĂ© par Breton, dâavoir fait, avec la jeune dactylographe, quatre fois » lâamour durant la nuit ; 3. Sachant que le corps Ă corps avec la dactylographe a Ă©tĂ© merveilleux mais a tout de mĂȘme dĂ©clenchĂ© une crise dâappendicite, on comprend que Breton Ă propos des machines de Klapheck, ait fait appel aux machines Ă Ă©crire de VachĂ© et de DomĂnguez. Car, dans la pieuvre-machine Ă Ă©crire » de Jacques VachĂ©, on verrait assez bien le corps tentateur et peut-ĂȘtre insatiable de la jeune dactylographe, et dans la machine dĂ©glinguĂ©e aux touches germinatives de DomĂnguez on distinguerait, outre les semences rĂ©pandues par le jeune poĂšte, les chocs et les Ă©branlements mettant Ă rude Ă©preuve jusquâĂ la carcasse de sa machine dĂ©sirante. AndrĂ© Breton, Ă travers le trio Apollinaire, VachĂ© et DomĂnguez, aurait donc eu une rĂ©miniscence de ses premiĂšres Ă©treintes avec la pieuvre dactylographe. Ăscar DomĂnguez, avant le suicide, aurait eu, pour sa part, la rĂ©miniscence dâune machine Ă Ă©crire germinative et dâun phonographe avaleur de femme. Au peintre comme au poĂšte, la machine Ă Ă©crire et le phonographe auront donc dĂ©voilĂ© un Ă©ros teintĂ© de terreur. Le peintre canarien Ă©tait-il suicidaire ? Marcel Jean rapporte quâun jour, Roma lâayant quittĂ© sans rien dire, il avait tentĂ© de se pendre, mais sans succĂšs, le clou auquel il avait accrochĂ© la corde ayant cĂ©dĂ©[16] . La journaliste Mercedes GuillĂ©n, qui avait rendu visite Ă DomĂnguez, fin 1957, a racontĂ© par la suite que le peintre lui avait laissĂ© entendre quâil allait se suicider. Il lui aurait aussi confiĂ©, quâĂ©tant enfant, il avait eu envie de mourir, Ă la vue de sa petite cousine dans un cercueil de verre, sur le chemin du cimetiĂšre[17]. Force est de convenir que le suicide de DomĂnguez, dans la nuit du 31 dĂ©cembre 1957, date ĂŽ combien symbolique, Ă©tait prĂ©mĂ©ditĂ©. Nous avons insistĂ© sur le dessin annonciateur de suicide quâun coursier a remis Ă Maurice Hersaint le 31 dĂ©cembre Ă 22 heures. Il est temps de rĂ©vĂ©ler deux ultimes documents Ă©tablissant, pour lâun, une volontĂ© dâen finir avec la vie, et pour lâautre, un dĂ©sir de suspendre cette dĂ©cision Ă lâentrevue avec une femme, en lâoccurrence avec Marcelle ou Lila Ferry, qui fut de 1936 Ă 1937 lâamante dâĂscar DomĂnguez, aprĂšs avoir Ă©tĂ© dâailleurs la compagne de Georges Hugnet, puis dâAndrĂ© Breton. Sur un formulaire de tĂ©lĂ©gramme, oĂč ont Ă©tĂ© apposĂ©s, sans doute Ă lâaide dâun tampon, deux labyrinthes, on peut lire, Ă©crit en gros caractĂšres, de la main de DomĂnguez Bonne AnnĂ©e 1958 », suivi de sa signature. De plus, en marge du formulaire, est notĂ© de la main de Marcelle Ferry Ăscar mâavait adressĂ© ce tĂ©lĂ©gramme que je reçus aprĂšs sa mort le 31 dĂ©cembre 1957 / Jâai un remords[18] ». La signification du labyrinthe ne fait pas de doute. Il sâagit du labyrinthe dans lequel Ă©tait enfermĂ© Ăscar DomĂnguez, alias le Minotaure[19], Ă lâimage dâailleurs dâun tableau de 1950 intitulĂ© Minotauro. Cependant, ces vĆux de Bonne AnnĂ©e 1958 », dont la teneur est plus quâambiguĂ«, doivent ĂȘtre apprĂ©ciĂ©s Ă la lumiĂšre dâun billet rĂ©digĂ© par DomĂnguez, Ă deux pas du domicile de Lila Ferry, trĂšs probablement le samedi 28 dĂ©cembre 1957. Ce billet commence ainsi Dans le bistro du coin Ă 10 mĂštres de chez toi ». Puis vient lâobjet du message â une demande pressante de rendez-vous Lila-câest-la-vie. VoilĂ comme je tâappelais hier soir dans mes rĂȘves⊠Je voudrais te parler et te voir. Je serai Ă la Rhumerie martiniquaise Ă 6 h. ce soir samedi. JâĂ©tais trĂšs malade, mais le Minotaure a vaincu tout, et je vous attends, avec toute lâamitiĂ© et lâintĂ©rĂȘt de toujours. Câest-la-vie = Lila. Viens toujours / Ăscar » Que sâen est-il suivi[20] ? Soit Lila Ferry a rĂ©pondu Ă lâappel du Minotaure et nâa pas su apaiser ses angoisses, soit elle nâa pas voulu ou nâa pas pu aller au rendez-vous. Dans les deux cas, les vĆux de bonne annĂ©e du Minotaure auront un goĂ»t amer pour Marcelle Ferry, qui reconnaĂźtra avoir eu du remords. Le 17 avril 1936, dans une pĂ©riode de passion violente et intense, DomĂnguez Ă©crivait Ă Lila Ferry câest toi qui me donne la force et lâenvie de vivre. » Une semaine aprĂšs, il Ă©voquait le souvenir impĂ©rissable dâun amour dâenfance, celui de sa petite cousine morte Ă sept ans. Et il prĂ©cisait que son amour pour Lila sâĂ©tait substituĂ© Ă celui de la petite fille Câest toi qui prends la place. » Ce qui voudrait dire que Lila Ferry, en 1936, condensait deux Lila Lila-la-cousine-morte et Lila-câest-la-vie. Le 28 dĂ©cembre 1957, DomĂnguez lance un appel au secours Ă Lila Ferry. Il espĂšre rencontrer Lila-câest-la-vie. Le 31 dĂ©cembre, le Minotaure sâenferme dans son labyrinthe et confectionne deux souvenirs du futur, un dessin pour Maurice Hersaint et un tĂ©lĂ©gramme de Bonne annĂ©e 1958 pour Lila Ferry. Georges Sebbag Notes [1] Ces faits nous sont connus grĂące au tĂ©moignage de Claude Hersaint, qui aujourdâhui encore en est tout Ă©mue. Ils mâont Ă©tĂ© aimablement rapportĂ©s par VĂ©ronique Serrano du musĂ©e Cantini de Marseille, Ă qui jâavais demandĂ© de joindre Madame Hersaint pour en prĂ©ciser le dĂ©tail. [2] Curieusement, La RĂ©volution surrĂ©aliste n° 7 du 15 juin 1926 reproduira LâĂnigme de la fatalitĂ© sous le titre LâAngoissant voyage. [3] En 1924, le Discours sur le peu de rĂ©alitĂ© est signalĂ© en prĂ©paration » dans Les Pas perdus puis dans le Manifeste du surrĂ©alisme. En juin 1927, il est indiquĂ© Ă paraĂźtre » dans lâIntroduction au discours sur le peu de rĂ©alitĂ©. [4] Ă notre connaissance, le dessin La SuicidĂ©e dâĂscar DomĂnguez a Ă©tĂ© reproduit pour la premiĂšre fois en 1978 dans Le Cache-sexe des anges, Les LĂšvres nues, Bruxelles. [5] Gilbert Senecaut, LâĂrection expĂ©rimentale, intr. Roger Vitrac, Ă©d. LâAiguille aimantĂ©e, Anvers, 1942. Selon lâauteur lâĂ©rection expĂ©rimentale » dĂ©finirait une nouvelle mĂ©thode pour lâinsĂ©mination de la rĂ©alitĂ© ». En fait, G. Senecaut, mĂȘlant allĂ©grement psychologie et biologie, se livre Ă une parodie de la terminologie et de lâexpĂ©rimentation scientifique. [6] Ăscar DomĂnguez, La pĂ©trification du temps », dans La ConquĂȘte du monde par lâimage, les Ă©ditions de la Main Ă plume, Paris, 1942. Notons que ce texte, portant la seule signature de DomĂnguez a Ă©tĂ© Ă©crit en collaboration avec Ernesto SĂĄbato, comme lâa indiquĂ© AndrĂ© Breton, en mai 1939, quand il en a fait une longue citation dans son article Des tendances les plus rĂ©centes de la peinture surrĂ©aliste » publiĂ© dans Minotaure n° 12-13. Cette longue citation couvrait en fait la seconde partie de La pĂ©trification du temps », mais Ă cette diffĂ©rence prĂšs que la citation de Breton sâachevait sur la phrase Le hasard objectif sera un Ă©lĂ©ment trĂšs important dans le choix des Ă©lĂ©ments Ă superposer », tandis quâen 1942 cette phrase se poursuit avec le passage mentionnant les langoustes empaillĂ©es » et le suicide de Marie-Louise. DâoĂč cette interrogation cet ultime passage, oĂč apparaĂźt le thĂšme de la suicidĂ©e, figurait-il dans le manuscrit de 1939 consultĂ© par Breton ou correspond-il Ă un ajout que DomĂnguez aurait introduit en 1942 ? [7] Il nous faut signaler le tableau de 1939 de Frida Kahlo intitulĂ© Le Suicide de Dorothy Hale, illustrant de façon dramatique le saut dans le vide de la jeune femme du haut dâun building de New York, le 21 octobre 1938. DomĂnguez a pu avoir connaissance de ce suicide qui avait touchĂ© de prĂšs Frida Kahlo. [8] La thĂšse, selon laquelle DomĂnguez est hantĂ© en 1942 par le suicide dâune femme pourrait trouver un renfort dans le frontispice dâAu fil du vent de Laurence IchĂ©. Cette plaquette comprend huit illustrations de DomĂnguez, Ă savoir, la vignette de couverture un Ćil ouvert, un Ćil fermĂ©, le frontispice, et six vignettes courant dans le texte. Or le frontispice dâAu fil du vent, comme dans La SuicidĂ©e, reprĂ©sente une femme nue aux multiples seins. Surtout, comme cette femme nue ne semble avoir pour tĂȘte que le poignard quâelle brandit, elle serait bien au bord du suicide. Dâautre part, il est curieux de noter que ce quasi dĂ©but dâAu fil du vent dans ta poitrine de phosphore / qui sâouvre en un vent dâĂ©ventail / Le vent ce grand sculpteur dâĂ©rections uniques / dans le jeu de quilles des jours trĂ©buchĂ©s », semble trouver un Ă©cho dans cette quasi fin de LâĂrection expĂ©rimentale Mais il jouait aux quilles avec des seins / Mais les saints sont des hommes / Mais il fĂ©condait une morgue ». [9] Voir Victor Brauner, Ăcrits et correspondances, 1938-1948, Ă©d. Ă©tablie par Camille Morando et Sylvie Patry, Centre Pompidou, INHA, Paris, 2005, p. 184. Dans cette lettre non datĂ©e et accompagnĂ©e dâun dessin, on apprend que DomĂnguez fournit un peu de feuille dâor Ă Brauner. On a le sentiment, comme lâatteste la formule grand souvenir de lâavenir », que les deux peintres partagent alors la mĂȘme recherche bretonienne de lâor du temps. Il serait intĂ©ressant de pouvoir dater avec certitude cette lettre importante. [10] Voir [11] En voici quelques vers Dans la prochaine feuille du printemps / Il y aura deux ailes pour HĂ©lĂšne [âŠ] Mais lâavenir est une chambre dans laquelle vous mettez lâordre des perles [âŠ] [une branche de corail qui] ne peut se diviser ni pĂąlir avec les annĂ©es ». Voir Helena Benitez, Wifredo and Helena, My life with Wifredo Lam, 1939-1950, Acatos, Lausanne, 1999. [12] Je remercie Rose-HĂ©lĂšne IchĂ© de mâavoir signalĂ© le poĂšme Ćil-de-pĂšre » de Robert Rius. [13] Rappelons que fut organisĂ©e Ă Berlin, au cours de la Grande SoirĂ©e Dada du 15 mai 1919, une course entre une couturiĂšre sur sa machine Ă coudre et une dactylographe sur sa machine Ă Ă©crire. [14] Voir dans le catalogue de lâexposition Konrad Klapheck Galerie Ileana Sonnabend, Paris, 1965, outre la prĂ©face dâAndrĂ© Breton, le texte de K. Klapheck intitulĂ© La machine et moi ». [15] Archives du surrĂ©alisme, Recherches sur la sexualitĂ©, Janvier 1928 â aoĂ»t 1932, Ă©d. JosĂ© Pierre, Gallimard, Paris, 1990, p. 116-117. [16] Voir Marcel Jean, Au galop dans le vent, Ă©d. Jean-Pierre de Monza, Paris, 1991, p. 46-47. Cette tentative de suicide pourrait se situer en 1935. [17] Voir Mercedes GuillĂ©n, Artistas españoles de la Escuala de ParĂs, Madrid, Taurus, 1960. Le passage sur DomĂnguez est repris dans le catalogue Ăscar DomĂnguez, 1926-1957, CAAM, Canaries, Ă la rubrique Chronologie, Ă©tablie par Emmanuel Guigon, p. 307-308. [18] Ce document figure dans la correspondance dâĂscar DomĂnguez Ă Marcelle Ferry, que mon ami Dominique Rabourdin mâa permis de consulter. [19] Ce surnom de Minotaure remonte au moins au dĂ©but des annĂ©es quarante, comme le signale la dĂ©dicace dâAndrĂ© Thirion, dĂ©jĂ citĂ©e, sur un exemplaire du Grand Ordinaire Pour Ăscar DomĂnguez, le Minotaure en frac [âŠ] ». [20] Une seule chose est certaine. DomĂnguez a portĂ© lui-mĂȘme le message au domicile de Lila Ferry. En effet, on peut lire sur lâenveloppe contenant le billet Mme Lila Ferry / rue Bonaparte / E. V. » RĂ©fĂ©rences Le souvenir de lâavenir », in Surrealismo Siglo 21, actes du colloque de lâuniversitĂ© de La Laguna, sous la direction de Domingo-Luis HernĂĄndez, Santa Cruz de Tenerife, 2006. Traduit en espagnol dans la revue La PĂĄgina Santa Cruz de Tenerife, n° 64-65, 2006.
Unerelation trÚs forte unit la famille Pompidou au Pays bigouden, et notamment Claude, ancienne premiÚre Dame de France. Son fils, Alain, réside toujours à Sainte-Marine.
Retour au portail d'archives Image Claude et Georges Pompidou sur la jetĂ©e du fort de BrĂ©gançon, probablement en aoĂ»t 1969 photo Getty Images? Autres ressources en lien Texte Visite du prĂ©sident italien, Giovanni Leone, le 1er octobre 1973 3 textes Giovanni Leone, prĂ©sident de la RĂ©publique italienne depuis 1971, est en visite officielle du... Voir le document Texte ConfĂ©rence de presse du 21 septembre 1972 ConfĂ©rence de presse de M. Georges Pompidou, PrĂ©sident de la RĂ©publique au Palais de lâĂlysĂ©e le jeudi... Voir le document Texte Message de M. le PrĂ©sident de la RĂ©publique pour le numĂ©ro du 1er janvier du journal YOMIURI Voir le document Texte DĂ©claration Ă la radio-tĂ©lĂ©vision italienne de M. le PrĂ©sident de la RĂ©publique, questionnaire du "Corriere della serra", Vendredi 28 septembre 1973 Voir le document
Bonplan. Pour un laps de temps de 3 jours, optez pour des déplacements en métro. Vous pourrez opter pour le forfait « Paris Visite » au prix de 26,65 ⏠pour 3 jours (13,30 ⏠pour les moins de 12 ans). Cette carte vous permettra de voyager dans Paris à volonté (Zones 1 à 3, donc hors banlieue) et vous donnera aussi droit à des
3/4. Leur premier voyage officiel, une visite aux Etats-Unis, sâest mal passĂ©. Claude qui Ă©tait partie avec 23 tenues, a certes commencĂ© par faire un carton dans la presse amĂ©ricaine. Time magazine a mĂȘme titrĂ© "La silhouette de Claude est un rĂȘve de couturier". Si fier de sa femme, Georges Pompidou plaisante "Je suis le mari de Claude" comme Kennedy disait quâil Ă©tait le mari de Jackie une phrase Ă©culĂ©e que presque tous les PrĂ©sidents français ont prononcĂ© depuis. Mais Ă Chicago, quelques jours plus tard, tout dĂ©rape. Le couple prĂ©sidentiel est pris Ă partie, et mĂȘme insultĂ©, par des manifestants sionistes, qui reprochent Ă la France dâavoir vendu des mirages Ă la Libye. Claude, dĂ©jĂ sur les nerfs, est bouleversĂ©e, elle exige de rentrer immĂ©diatement Ă Paris, Pompidou, qui ne supporte pas de voir sa femme injuriĂ©e, est lui-mĂȘme est trĂšs en colĂšre. Il faut toute la diplomatie du PrĂ©sident Nixon, qui vient en personne prĂ©senter ses excuses pour que le couple prĂ©sidentiel accepte de rester sur le sol amĂ©ricain. Pompidou a sur-rĂ©agi. La presse française le lui reproche, qui a tĂŽt fait de la prĂ©senter Claude Pompidou comme une reine capricieuse, voire hystĂ©rique, sans aucun sens du devoir et uniquement obnubilĂ©e par ses tenues. Claude Pompidou a beau rĂ©pĂ©ter quâelle les emprunte aux couturiers, rien nây fait. Son image est ternie. DĂšs lors, elle vit dans la peur de lui nuire. Elle se mĂ©fie de tout et de tout le monde. Elle suit Ă la lettre le conseil que lui a donnĂ© Georges ne pas lire la presse quâelle dĂ©teste de toutes façons depuis lâaffaire Markovic, Ă lâexception de la BBC. La seule personne Ă laquelle elle se confie est sa sĆur Jacqueline, quâelle a chaque jour longuement au tĂ©lĂ©phone. Elle nâest pas heureuse, elle se sent prisonniĂšre. La preuve ! Son agenda ne lui appartient plus, ses horaires sont extrĂȘmement minutĂ©s. Elle sâĂ©tonne ainsi de ces rendez-vous qui commencent Ă ... 10h17ou 17h43 "jusquâĂ ce quâon mâexplique, Ă©crit-elle. La journĂ©e Ă©tait strictement minutĂ©e, ici pour que personne nâattende, lĂ parce que mon mari refusait que lâon bloque tout un quartier sous prĂ©texte quâil allait le traverser" 1. On ne lui fait pas de cadeau. Le Canard EnchainĂ© la surnomme "La reine Claude" ou "Madame Pompidour". Dans tout Paris, on raconte que la PremiĂšre dame se la joue, quâelle a les nerfs fragiles, quâelle nâest pas au niveau de la fonction...Le Canard EnchainĂ© la surnomme "La reine Claude" ou "Madame Pompidour"Dur dur dâĂȘtre PremiĂšre dame !Bizarrement, aucune voix ne sâĂ©lĂšve pour la critiquer lorsquâelle dĂ©cide quâelle nâaura pas de bureau Ă lâElysĂ©e. Cela ne veut pas dire pour autant quâelle est oisive une secrĂ©taire travaille avec elle ainsi quâune assistante sociale, ce sont elles deux qui gĂšrent le courrier. La PremiĂšre dame peut recevoir jusquâĂ mille lettres par mois. Claude y passe du temps. Chaque jour, une synthĂšse du courrier reçu lui est prĂ©sentĂ©. Pour le reste... remise de mĂ©dailles, rĂ©ceptions, dĂźners Ă lâĂlysĂ©e, galas de bienfaisance, visites de crĂšches, voyages en province... elle fait sans dĂ©plaisir son job de first lady. Sans dĂ©plaisir mais sans plaisir. Depuis le dĂ©but, elle a senti le piĂšge nâĂȘtre considĂ©rĂ©e que comme une gravure de mode, dĂ©pensiĂšre, Ă©cervelĂ©e voire un rien excentrique, les caricatures vont si vite... De 1969 Ă 1974, Claude Pompidou nâest-elle pas la PremiĂšre dame la plus photographiĂ©e de la planĂšte ? De son propre aveu, il fut une pĂ©riode de sa vie oĂč elle a failli devenir snob. Mais elle sest vite repris. Cela ne correspond pas Ă sa vraie nature, Ă son Ă©ducation par les sĆurs des Ursulines. Depuis lâenfance, Claude Pompidou a une conscience sociale dans la salle dâattente de son pĂšre mĂ©decin â qui recevait Ă son domicile de ChĂąteau-Gontier- elle a cĂŽtoyĂ© toutes sortes de personnes, des plus aisĂ©es aux plus humbles, la Mayenne nâest pas exactement le dĂ©partement le plus riche de France... Et pendant ses annĂ©es Ă©tudiantes, elle a participĂ© Ă des actions pour aider les personnes ĂągĂ©es. Avec Georges, ils ont depuis longtemps deux projets communs Tout dâabord, "La construction dâun ensemble monumental consacrĂ© Ă lâart contemporain sur lâemplacement du plateau Beaubourg" tel que dĂ©fini par Georges Pompidou dans une lettre Ă Edmond Michelet, ministre des affaires culturelles en dĂ©cembre 1969. Un musĂ©e consacrĂ© Ă la culture, Ă la peinture, Ă la musique... Le plateau Beaubourg, qui nâest alors quâun parvis Ă lâabandon en plein Paris, est lâendroit rĂȘvĂ© "Quand nous passions en voiture le long du vaste plateau Beaubourg, alors Ă lâĂ©tat de ruines, il me redisait sa conviction quâil faudrait construite lĂ un grand Ă©tablissement vouĂ© Ă la culture et Ă la crĂ©ation, Ă rayonnement international et de vocation interdisciplinaire" a confiĂ© Claude Ă sa biographe Aude Terray 2.Sur le mĂȘme sujet La Fondation Claude Pompidou, lâoeuvre de sa vieLeur second projet, ils sây sont attelĂ©s dĂšs leur premiĂšre semaine Ă lâElysĂ©e, câest ce qui deviendra la fondation Claude Pompidou. Son objectif aider les enfants atteints de lourds handicaps ainsi que les personnes ĂągĂ©es. Claude Pompidou y consacre la majeure partie de son temps. Les opposants de son mari ont beau ne parler que de ses robes, elle en est persuadĂ©e le temps lui rendra justice. Elle a enfin le sentiment dâĂȘtre utile ! Lors de son voyage aux Ătats-Unis, Eunice Kennedy Shriver, la sĆur de JFK, lui a longuement expliquĂ© comment fonctionnaient les hĂŽpitaux amĂ©ricains qui "emploient" des bĂ©nĂ©voles. LâidĂ©e inspire Claude. Le 16 septembre 1970, sa fondation est reconnue dâutilitĂ© publique elle emploie six salariĂ©s et a Jacques Chirac, ministre de Pompidou, comme trĂ©sorier. Le PrĂ©sident a insistĂ©... Claude Pompidou obtient des subventions de conseils gĂ©nĂ©raux et de municipalitĂ©s mais une partie importante du financement de sa fondation provient de ses relations, quâelle sollicite. Celui qui nâest "que le mari de Claude" est bluffĂ© "Songe quâen tapant directement les gens, Ă©crit le PrĂ©sident Ă un de ses amis dâadolescence, elle a ramassĂ© prĂšs dâun milliard dâanciens francs." 3 1 LâĂ©lan du cĆur, Claude Pompidou, ed Plon 2 Claude Pompidou lâincomprise, Aude Terray, ed du Toucan 3 Georges Pompidou lettres, notes et portrait, Alain Pompidou, lettre du 2 janvier 1972, citĂ© par Robert Schneider dans PremiĂšres dames, ed Pocket. Laurence Pieau est journaliste, auteure et ancienne directrice de la rĂ©daction de Closer. Elle a repris sa plume pour enquĂȘter et brosser le portrait des femmes qui ont Ă©tĂ© PremiĂšres âŠ
PatrickFACON, « Innovation et tensions interarmĂ©es dans les annĂ©es Pompidou. L'exemple de l'armĂ©e de l'Air », dans GRISET, Pascal (dir.), Georges Pompidou et la modernitĂ©, les tensions de l'innovation, 1962-1974, Bruxelles, Peter Lang, coll. « Georges Pompidou », sĂ©rie « Ătudes », 2006, p. 65-76.Mots-clĂ©s : ArmĂ©e de l'Air, Force de frappeLieux : -
RecensĂ© Maurice Grimaud, Je ne suis pas nĂ© en mai 68. Souvenirs et carnets 1934-1992, Paris, Tallandier, 2007, 25âŹ. Quarante ans aprĂšs les Ă©vĂ©nements de mai 1968, la tempĂ©rature Ă©ditoriale a pris le relais de la fiĂšvre sociale et estudiantine. Lâamateur Ă©clairĂ© se perdra entre ceux qui jugent le joli mois de mai » Ă partir de ses fruits hexagonaux et contemporains [1], les Ă©ditions de sources commentĂ©es [2], les travaux dâhistoriens qui insistent sur la spĂ©cificitĂ© française [3] ou ceux qui invitent au contraire Ă une vaste remise en perspective internationale. Les revues sacrifient elles aussi Ă cet Ă©vĂ©nement-totem [4], qui suscite une moisson de colloques scientifiques et de journĂ©es dâĂ©tudes. La discrĂ©tion qui entoure les cinquante ans de mai 1958 nâen semble que plus significative. Aux yeux du citoyen contemporain, le fait politique » qui conduit au changement de constitution le cĂšde en importance au fait culturel » dont mai 1968 ne reprĂ©sente que la face Ă©mergĂ©e, le signe qui rend intelligible un changement des valeurs et des reprĂ©sentations. Acteur du mai 1968 parisien, le prĂ©fet de police Maurice Grimaud avait dĂ©jĂ livrĂ© sa version de la crise dans un livre publiĂ© en 1977 [5]. Son nouvel ouvrage se prĂ©sente sous un titre plein dâironie. Le prĂ©fet des barricades », qui fit preuve de sang-froid au plus fort de la crise, entend y donner plus de profondeur historique Ă son personnage de grand serviteur de lâĂtat, en publiant un rĂ©cit, des carnets ou des lettres. Il est permis de regretter que les pages consacrĂ©es Ă lâaffaire Ben Barka ne soient pas accompagnĂ©es dâun appareil critique qui permettrait au lecteur de situer un scandale dont les Ă©lĂ©ments nous sont devenus hĂ©las ! Ă©trangers. Lâaspect hĂ©tĂ©roclite de Je ne suis pas nĂ© en mai 68 pourra en outre dĂ©router. On y glisse des annĂ©es de lâEntre-deux-guerres au journal tenu pendant le premier intĂ©rim dâAlain Poher Ă lâĂlysĂ©e, au printemps 1969. Le quotidien dâun voyage prĂ©sidentiel dans la Picardie des annĂ©es 1960 voisine avec la fĂ©brilitĂ© des Ă©meutes de mai 1968 pas plus que dâautres, le prĂ©fet de police nâavait vu venir » la colĂšre des Ă©tudiants et des salariĂ©s. NĂ© en ArdĂšche dâun pĂšre trĂšs engagĂ© dans la politique locale, Maurice Grimaud aborde les annĂ©es 1930 comme Ă©tudiant de classe prĂ©paratoire littĂ©raire. Il suit les cours de philosophie de Vladimir JankĂ©lĂ©vitch au lycĂ©e du Parc, Ă Lyon, puis gagne le lycĂ©e Henri IV, Ă Paris, oĂč Alain a cessĂ© dâenseigner depuis le 1er juillet 1933 [6]. Il Ă©choue au seuil de la rue dâUlm. La carte de son Paris des annĂ©es 1930 se partage entre une CitĂ© universitaire que son aĂźnĂ© Robert Brasillach jugeait trop Ă©loignĂ©e du Quartier latin [7], la Sorbonne oĂč Georges Lefebvre commente Ă chaud les soubresauts du Front populaire, les théùtres oĂč sont donnĂ©es les piĂšces de Giraudoux, les cinĂ©mas oĂč on projette les films de Jean Epstein et le pavĂ© oĂč il faut dĂ©fendre ce professeur JĂšze qui soutient lâĂthiopie du nĂ©gus contre lâItalie fasciste, et que les Ă©tudiants ligueurs â auxquels se mĂȘle le jeune François Mitterrand â empĂȘchent dâenseigner. Maurice Grimaud appartient Ă cette gĂ©nĂ©ration de khĂągneux et de normaliens que sa culture politique situe en majoritĂ© Ă gauche et dans le camp pacifiste. Comme lâhistorien Pierre Guiral, qui en dirige la section marseillaise, il milite au Parti frontiste de Gaston Bergery en 1935-1936. Cette formation, que caractĂ©rise encore un antifascisme vigoureux, se prononce pour la paix Ă tout prix » [8]. Les lettres du jeune Maurice Grimaud ne dissimulent rien de ses aveuglements au moment de lâoccupation de la RhĂ©nanie par les troupes du Reich. On en saura grĂ© Ă lâauteur, qui nâa pas cĂ©dĂ© aux joies de la réécriture pour se dĂ©couvrir une luciditĂ© ou un courage rĂ©trospectifs. Il regrette en effet de nâavoir pas su saisir les occasions dâhĂ©roĂŻsme que [lui] offrirent les circonstances » [9]. Le jeune homme qui, en vacances dans le BĂ©arn chez Maurice Martin du Gard, entendait siffler les balles et tonner les canons ne sâengagea pas pour autant auprĂšs des RĂ©publicains espagnols. Le collaborateur du RĂ©sident gĂ©nĂ©ral au Maroc ne gagna pas Londres Ă lâĂ©tĂ© 1940, pas plus que, passĂ© Ă Alger, il ne rejoignit dâunitĂ© combattante aprĂšs 1943. Maurice Grimaud sacrifie en revanche aux lois du genre lorsquâil entreprend de retracer sa carriĂšre administrative, dans la premiĂšre partie de lâouvrage. Son engagement au service de lâĂtat est dĂ©peint comme une entrĂ©e en religion, lâexercice des responsabilitĂ©s comme une forme de sacerdoce. Câest sous le signe du hasard que lâauteur place son essai de », en faisant la part des amitiĂ©s et des convictions dans cet itinĂ©raire. François Bloch-LainĂ© a posĂ© les rĂšgles du genre des mĂ©moires de serviteurs de lâĂtat » ne jamais donner le sentiment quâon a rĂ©ussi par la brigue ou intriguĂ© pour obtenir une responsabilitĂ©, se dĂ©peindre en garant de la continuitĂ© de lâĂtat par-delĂ le temps court de la politique [10]. Michel Winock apporte le sceau de lâhistorien Ă ce rĂ©cit ordonnĂ© en Ă©crivant dans la prĂ©face que la RĂ©publique sâest perpĂ©tuĂ©e grĂące aux qualitĂ©s de ses grands commis plus encore quâaux actions Ă©clatantes de ses ministres » [11]. LâĂ©quilibre du livre tient Ă ce que Maurice Grimaud y donne lâimage dâun homme engagĂ© sans ĂȘtre infĂ©odĂ©. Plus que comme le fidĂšle dâun parti ou dâun patron, il sâaffirma comme un homme dâĂ©quipe pendant ses plus de cinquante de carriĂšre professionnelle, de 1938 Ă 1992. Lâauteur situe en effet son action dans le cadre de ces groupes de travail que soudent lâestime mutuelle et lâexpĂ©rience commune des situations dâexception. En poste au Maroc Ă partir de 1938, il se constitua un premier capital professionnel auprĂšs de jeunes fonctionnaires qui ont fait le choix du dĂ©paysement. Il considĂ©ra Munich â dont il ne dit mot â, lâentrĂ©e en guerre, la dĂ©faite de juin 1940 et les dĂ©buts de la France libre depuis le Maroc, oĂč il avait le sentiment dâĂȘtre utile Ă son pays. Dâautres que lui firent ce choix de gagner lâAfrique du Nord ou dây demeurer avant lâopĂ©ration Torch » on songe notamment Ă Michel DebrĂ©. Sâil rĂ©prouva lâarrestation des passagers du Massilia rĂ©fugiĂ©s au Maroc, au nombre desquels figuraient Pierre MendĂšs France, Jean Zay et Georges Mandel, Maurice Grimaud semble comprendre lâattitude du rĂ©sident gĂ©nĂ©ral NoguĂšs, qui refusa de poursuivre le combat aprĂšs la demande dâarmistice. Il rappelle que les autoritĂ©s françaises du Maroc appliquĂšrent les dĂ©cisions du rĂ©gime de Vichy jusquâen 1942, mais quâaux marges des pratiques officielles pouvaient se dĂ©velopper des comportements dissonants dĂ©marches en faveur de Juifs allemands ou autrichiens pour que des consulats Ă©trangers leur accordent des visas, contournement des dĂ©crets anti-maçonniques, ⊠De 1942 Ă 1954, Maurice Grimaud devait connaĂźtre une carriĂšre atypique pour un futur prĂ©fet de police, puisque ses expĂ©riences professionnelles successives le conduisirent principalement hors de mĂ©tropole. Ayant rejoint une Alger passĂ©e Ă la France Libre, il gagna la mĂ©tropole aprĂšs la LibĂ©ration de Paris, pour la quitter rapidement. Au cabinet de lâAdministrateur gĂ©nĂ©ral de la Zone française dâOccupation en Allemagne ou comme Conseiller de lâOrganisation internationale pour les rĂ©fugiĂ©s Ă GenĂšve, il entendit ensuite reconstruire ce que la guerre avait dĂ©fait. De retour Ă Rabat comme directeur des services dâinformation de la RĂ©sidence gĂ©nĂ©rale de France au dĂ©but des annĂ©es 1950, lâancien militant de gauche comprit que le Maroc de Papa » avait vĂ©cu et se heurta au lobby des gros colons proches du parti radical. Le mitan des annĂ©es 1950 marqua plus tard une forme de retour dans le rang administratif pour Maurice Grimaud. Il partagea la sympathie de trĂšs nombreux hauts fonctionnaires pour lâexpĂ©rience gouvernementale de Pierre MendĂšs France et y participa briĂšvement comme membre du cabinet de François Mitterrand, alors ministre de lâIntĂ©rieur. Ce passage par un cabinet ministĂ©riel devait lâautoriser Ă rĂ©intĂ©grer en douceur » un corps prĂ©fectoral alors en voie dâinstitutionnalisation [12]. PrĂ©fet des Landes, il fut dĂ©placĂ© sur demande dâun parlementaire influent Ă la fin de la IVe RĂ©publique il nâest pas certain que le rĂ©gime des partis » ait eu lâapanage de ces pratiques. Le cĆur de sa carriĂšre se situa aux grandes heures dâune RĂ©publique gaullienne. Entre 1958 et 1974, le rĂ©gime exigeait de ses serviteurs une loyautĂ© sans faille mais sâaccommodait dâĂȘtre exĂ©cutĂ© par des grand commis libĂ©raux ou progressistes. Comme directeur gĂ©nĂ©ral de la SĂ»retĂ© nationale, puis comme prĂ©fet de police de Paris, Maurice Grimaud eut Ă questionner sans cesse son rapport dâobĂ©issance Ă lâautoritĂ© politique. A quel moment une opinion ou une analyse personnelles se transforment-elles en une forme de dĂ©sobĂ©issance Ă lâautoritĂ© ? Le devoir de rĂ©serve, qui nâa guĂšre dâexistence que jurisprudentielle, impose-t-il au fonctionnaire de taire ses scrupules face Ă une dĂ©cision quâil juge mauvaise en conscience ? La figure de Maurice Grimaud, homme dâautoritĂ© ennemi de toute rĂ©pression aveugle, ne prend sens que par opposition Ă son prĂ©dĂ©cesseur. Le prĂ©fet de Mai 1968 est Ă premiĂšre vue lâanti-Maurice Papon. La carriĂšre en zigzags de lâun contraste avec lâitinĂ©raire rectiligne de lâautre deux conceptions de la responsabilitĂ© administrative sây trouvent peut-ĂȘtre incarnĂ©es. Pour Maurice Grimaud, un haut fonctionnaire a notamment le devoir dâinformer lâautoritĂ© politique avec prĂ©cision, sans dissimuler Ă son ministre sa prĂ©fĂ©rence pour certaines options derriĂšre lâintĂ©rĂȘt des services ». Lâancien khĂągneux fĂ©ru de lettres et de philosophie Ă©tait toujours prĂ©sent chez le PrĂ©fet de police de mai 1968, qui plaida contre une rĂ©action trop brutale auprĂšs du Premier ministre Georges Pompidou ou du ministre de lâIntĂ©rieur Christian Fouchet. Son apparent libĂ©ralisme » en ces circonstances lui fut reprochĂ© a posteriori par Jean Rochet, directeur de la Direction de la surveillance du territoire DST Ă la fin des annĂ©es 1960 [13]. Maurice Grimaud devait du reste se prononcer en faveur dâun meilleur contrĂŽle de lâusage de la police par le pouvoir exĂ©cutif, quelques annĂ©es seulement aprĂšs avoir quittĂ© ses fonctions [14]. LâidentitĂ© de Maurice Papon vaut en revanche comme une eau-forte de ces grands commis guidĂ©s par lâamour de lâordre et des formes administratives leur conception du service de lâĂtat sâaccommodait aisĂ©ment de dĂ©cisions brutales, voire criminelles dans le cas de Maurice Papon, pour peu quâelles ne bouleversent pas la vie des bureaux. Le prĂ©fet Grimaud ordonna aux gardiens de la paix de ne pas faire preuve dâexcĂšs dans lâemploi de la force » le 29 mai 1968 ; son prĂ©dĂ©cesseur ne voulut pas retenir le bras des policiers au dĂ©but des annĂ©es 1960. Il permit au contraire quâune certaine conception de la rĂ©pression, dĂ©veloppĂ©e sous la IVe RĂ©publique au nom de la lutte anticommuniste, se durcisse encore Ă la faveur de la guerre dâAlgĂ©rie jusquâaux massacres dâĂtat des 17 octobre 1961 [15] et du 8 fĂ©vrier 1962, Ă la station Charonne [16]. Je ne suis pas nĂ© en mai 68 ne manque pas dâallusions dĂ©favorables Ă lâancien secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral de la Gironde sous Vichy. Il est difficile dâadhĂ©rer pour autant au portait que Maurice Grimaud trace de lui-mĂȘme en homme peu sĂ©duit par les questions de basse police ». Il entre une part â inĂ©vitable ? â de reconstruction dĂšs lors quâun fonctionnaire dâautoritĂ© publie des carnets ou des rĂ©cits aprĂšs les avoir relus et sans doute corrigĂ©s [17]. Lâancien directeur de la SĂ»retĂ© nâentre pas dans les dĂ©tails de la lutte dâinfluence menĂ©e entre 1962 et 1966 contre des services de renseignements fĂącheusement pĂ©nĂ©trĂ©s par lâOAS » [18], notamment le SDECE [19]. Il manie lâellipse ou la litote pour Ă©viter les dĂ©tails de la lutte quâil eut Ă conduire contre certains mouvements gauchistes aprĂšs mai 1968, sur instructions du trĂšs rĂ©pressif Raymond Marcellin, alors ministre de lâIntĂ©rieur [20]. Ces silences sont dâautant plus regrettables que la recherche sâintĂ©resse dĂ©sormais aux services dâinformation et aux questions que posent leurs modes de fonctionnement en rĂ©gime dĂ©mocratique [21]. Ces MĂ©moires mĂ©ritent pourtant dâĂȘtre versĂ©s aux sources dâune histoire politique de lâadministration. Sây dessine une chronologie du spoil system Ă la française lâĂ©lection de ValĂ©ry Giscard dâEstaing aurait ainsi marquĂ© une Ă©tape dans la politisation des Ă©lites administratives. Maurice Grimaud, qui reprit du service Ă soixante-huit ans au cabinet de Gaston Defferre, en mai 1981, insiste en revanche sur le caractĂšre de continuitĂ© rĂ©publicaine » que revĂȘtit lâalternance du point de vue des grands commis. VoilĂ qui semblera rafraĂźchissant Ă lâheure oĂč le statut des fonctionnaires Ă©volue vers une contractualisation non avouĂ©eâŠ
Rencontreavec Alain Pompidou, docteur en biologie humaine, ancien dĂ©putĂ© europĂ©en, fils de Claude Pompidou, lâĂ©pouse du prĂ©sident Georges Pompidou (1969-1974).
Au dĂ©but des annĂ©es trente, au Quartier latin, une rencontre inattendue rĂ©unit Georges Pompidou et Claude Cahour. Ils se marient quelques annĂ©es plus... Lire la suite 19,90 ⏠Neuf Poche ExpĂ©diĂ© sous 3 Ă 6 jours 9,00 ⏠Ebook TĂ©lĂ©chargement immĂ©diat 9,99 ⏠Grand format ExpĂ©diĂ© sous 3 Ă 6 jours 19,90 ⏠ExpĂ©diĂ© sous 3 Ă 6 jours LivrĂ© chez vous entre le 25 aoĂ»t et le 30 aoĂ»t Au dĂ©but des annĂ©es trente, au Quartier latin, une rencontre inattendue rĂ©unit Georges Pompidou et Claude Cahour. Ils se marient quelques annĂ©es plus tard et forment un couple uni partageant le goĂ»t de la littĂ©rature, de la musique, du cinĂ©ma. TrĂšs vite, ils frĂ©quentent les galeries d'art et les artistes contemporains. DĂšs 1948, les Pompidou â comme on les appelle avec affection â font l'acquisition de leur premiĂšre toile abstraite signĂ©e d'un peintre alors peu connu Youla Chapoval. Par la suite, au fil des rencontres, leur collection se construit en relation Ă©troite avec les crĂ©ateurs. En 1958, Claude offre Ă son mari un Nicolas de StaĂ«l. En 1962, l'accrochage d'un Soulages dans le bureau du Premier ministre surprend. Quand, en 1969, Ă l'ElysĂ©e, le PrĂ©sident et son Ă©pouse font appel Ă Pierre Paulin et Ă Yaacov Agam pour la rĂ©novation et la dĂ©coration de leurs appartements privĂ©s, force est de constater que l'art reprĂ©sente pour eux une raison de vivre. Que la crĂ©ation du Centre Pompidou viendra couronner. C'est cette fusion artistique, ce sens innĂ© des oeuvres capables d'entrer dans l'Histoire, leurs rapports avec les artistes qu'Alain Pompidou et CĂ©sar Armand dĂ©voilent dans cet ouvrage biographique et intime, riche de souvenirs, de tĂ©moignages et d'illustrations. A travers le rĂ©cit de leur fils, les souvenirs de l'Ă©pouse de Jean Coural, directeur du Mobilier national, de MaĂŻa Paulin, Pierre Soulages, Jack Lang et bien d'autres, ce livre rĂ©vĂšle le parcours initiatique autant qu'affectif d'un couple pas comme les autres, mu par une insatiable curiositĂ©. Date de parution 09/11/2017 Editeur ISBN 978-2-259-25982-8 EAN 9782259259828 Format Grand Format PrĂ©sentation BrochĂ© Nb. de pages 272 pages Poids Kg Dimensions 14,2 cm Ă 22,6 cm Ă 2,3 cm Biographie d'Alain Pompidou Alain Pompidou, fils de Claude et Georges Pompidou, passionnĂ© et collectionneur d'art, est professeur Ă©mĂ©rite de biologie mĂ©dicale â il rĂ©alise ses propres brevets dans le champ du diagnostic. AprĂšs la publication de la correspondance de son pĂšre et d'un livre sur sa mĂšre, il consacre son temps aux archives familiales. CĂ©sar Armand est un jeune journaliste Ă©conomique et politique, Ă©galement amateur d'art.
Surle tarmac, elle rencontre Jacques et Bernadette Chirac, qui vont la prendre sous leur aile. Pendant deux ans, elle vit ainsi chez eux, aux cÎtés de leurs deux filles. Jamais officiellement
journal article L'homme politique saisi par le théùtre La Revue administrative 50e Année, No. 297 MAI JUIN 1997, pp. 239-246 8 pages Published By Presses Universitaires de France Read and download Log in through your school or library Read Online Free relies on page scans, which are not currently available to screen readers. To access this article, please contact JSTOR User Support. We'll provide a PDF copy for your screen reader. With a personal account, you can read up to 100 articles each month for free. Get Started Already have an account? Log in Monthly Plan Access everything in the JPASS collection Read the full-text of every article Download up to 10 article PDFs to save and keep $ Yearly Plan Access everything in the JPASS collection Read the full-text of every article Download up to 120 article PDFs to save and keep $199/year Purchase a PDF Purchase this article for $ USD. Purchase this issue for $ USD. Go to Table of Contents. How does it work? Select a purchase option. Check out using a credit card or bank account with PayPal. Read your article online and download the PDF from your email or your account. Preview Preview Publisher Information Founded in 1921, consolidated in the '30s by merging with three editors of philosophy Alcan, history Leroux and literature Rieder, Presses Universitaires de France today organize their publications around the following lines of force research and reference collections, journals, book collections, and essay collections. Rights & Usage This item is part of a JSTOR Collection. For terms and use, please refer to our Terms and Conditions La Revue administrative © 1997 Presses Universitaires de France Request Permissions
ElizabethII et Georges Pompidou (1969-1974) Rolls Press/Popperfoto via Getty Images/Getty Images. En mai 1972, la reine effectue une deuxiĂšme visite d'Ătat en France, alors que la Grande
par Patrick Kessel, cofondateur et prĂ©sident dâhonneur du ComitĂ© LaĂŻcitĂ© RĂ©publique, ancien Grand MaĂźtre du Grand Orient de France. 10 janvier 2022Patrick Kessel, Marianne toujours ! 50 ans dâengagement laĂŻque et rĂ©publicain, prĂ©face de GĂ©rard Delfau, Ă©d. LâHarmattan, 8 dĂ©c. 2021, 34 e. Câest en octobre 1988 quâexplose la premiĂšre affaire dite du voile. Telle une irruption volcanique, elle annonce des rĂ©pĂ©titions plus redoutables, la fragilisation de la laĂŻcitĂ©, la montĂ©e dâune fracturation sociale catastrophique, lâĂ©clatement de lâuniversalisme citoyen en tribalismes communautaires. Câest le pavĂ© mosaĂŻque de la RĂ©publique et des LumiĂšres qui menace de voler en Ă©clats. Un principal de collĂšge Ă Creil refuse lâentrĂ©e Ă deux jeunes filles voilĂ©es. Il essaie de les convaincre quâelles peuvent porter ce voile en venant Ă lâĂ©cole ainsi quâen en partant, mais quâĂ lâintĂ©rieur de lâĂ©tablissement scolaire personne ne porte de signes religieux ostensibles. La polĂ©mique se dĂ©veloppe. Avec mes amis, nous attendons un soutien au principal de la part des associations laĂŻques et plus encore du gouvernement de gauche. Il ne vient pas. Au contraire, des voix sâĂ©lĂšvent pour dĂ©fendre le "droit Ă la diffĂ©rence", en lâoccurrence le droit de porter le voile Ă lâĂ©cole pour ces "pauvres jeunes filles" bientĂŽt considĂ©rĂ©es comme victimes dâun ostracisme xĂ©nophobe. Le principal est traitĂ© de raciste, ce qui nâest pas sans blesser lâhomme, originaire des Antilles et aboutĂ© Ă lâhumanisme rĂ©publicain. Le ministre, saisi de lâaffaire tergiverse, dĂ©cide de ne pas dĂ©cider et transmet le plat brĂ»lant au Conseil dâĂtat !Probablement nâa -t-il pas compris sur le coup quâil tenait lĂ entre les mains une bombe Ă retardement qui pulvĂ©riserait son destin et celui de la gauche. Lionel Jospin dira par la suite combien il regrette cette dĂ©cision quâil voulait tempĂ©rĂ©e. Il expliquera lâappel au Conseil dâĂtat, "non pas pour me dĂ©rober ou pour botter en touche, mais pour refroidir les passions, craignant que les interdits laĂŻques ne valent quâĂ lâusage exclusif des arabo-musulmans et nâadoptent un contenu discriminatoire, voire raciste" [1]. La peur de passer pour raciste, la survivance dâune forme de culpabilitĂ© Ă lâĂ©gard de tout ce qui a un lien avec le passĂ© colonial de la France paralysent les tĂȘtes les mieux faites de la Gauche. Ainsi la France va-t-elle perdre trente ans en sâempĂȘtrant dans le cancer du communautarisme dont les mĂ©tastases sâattaqueront aux principaux fondements de la RĂ©publique. Cinq intellectuels, Ălisabeth Badinter, RĂ©gis Debray, Alain Finkielkrault, Ălisabeth de Fontenay et Catherine Kintzler dĂ©noncent Ă la Une du Nouvel Observateur un "Munich des consciences" [2]. Les associations laĂŻques traditionnelles et les partis de gauche ne rĂ©agissent pas. Ils considĂšrent quâil serait mal venu de critiquer les amis qui gouvernent le pays. Et que, sâagissant de deux petites filles musulmanes, sâen prendre Ă elles reviendrait Ă apporter de lâeau au moulin de lâextrĂȘme droite xĂ©nophobe. Leur silence vaut consentement. Comme si les atteintes Ă la laĂŻcitĂ©, dĂšs lors quâelles sont le fait de populations de culture ou de religion musulmanes, devaient ĂȘtre acceptĂ©es, tolĂ©rĂ©es, voire nĂ©gociĂ©es. La laĂŻcitĂ© dite "nouvelle" montre immĂ©diatement quâelle aboutit Ă renier le principe de sĂ©paration et ouvre la voie aux accommodements dits "raisonnables" et au communautarisme. Telle est dâailleurs la vraie nature de cette rupture avec la culture laĂŻque, mĂȘme si tous ses promoteurs ne semblent pas conscients des dangers quâils font courir Ă libertĂ© de conscience et Ă lâĂ©galitĂ© des droits entre toutes et tous. Il importe de rĂ©agir vite. Le 19 dĂ©cembre 1990, le ComitĂ© LaĂŻcitĂ© RĂ©publique est constituĂ©. Jâai lancĂ© lâassociation avec des personnalitĂ©s dâorigines et dâappartenances diverses qui ressentent la gravitĂ© du moment et avec une nouvelle gĂ©nĂ©ration de militants laĂŻques. Ce qui est en jeu, pressentent-ils, câest la dĂ©composition des principes fondateurs de la RĂ©publique. Maurice Agulhon, titulaire de la chaire dâhistoire au CollĂšge de France, historien internationalement reconnu de la RĂ©publique ; Louis Astre, ancien responsable Ă la FEN ; Pierre BergĂ©, homme dâaffaires ; Henri Caillavet, ancien ministre ; Jean-Pierre Changeux, neurobiologiste ; Fanny Cottençon, comĂ©dienne ; RĂ©gis Debray, philosophe ; Manuel de DiĂ©guez, philosophe ; ClĂ©ment Durand, ancien secrĂ©taire national du syndicat des instituteurs, fondateur du ComitĂ© National dâaction laĂŻque ; Alain Finkielkraut, philosophe ; Yves Galifret, ancien PrĂ©sident de lâUnion rationaliste ; Max Gallo, journaliste, ancien ministre ; GisĂšle Halimi, avocate, fondatrice du mouvement fĂ©ministe Choisir et militante du droit Ă lâIVG ; Eddy Khaldi, enseignant, syndicaliste et futur prĂ©sident des DDEN DĂ©lĂ©guĂ©s dĂ©partementaux Ă lâĂducation Nationale ; Catherine Kintzler, philosophe ; Albert Memmi, Ă©crivain, essayiste ; Sami NaĂŻr, politologue ; Claude Nicolet, historien, spĂ©cialiste des institutions et des idĂ©es politiques ; Ămile Papiernik, obstĂ©tricien ; Jean-Claude Pecker, astrophysicien ; Yvette Roudy, ancien ministre ; Claude Villers, journaliste ; Claude Vaillant, avocat,sâembarquent dans cette aventure passionnante. Claude Nicolet en est le premier PrĂ©sident et jâen assume le secrĂ©tariat gĂ©nĂ©ral. Henri Caillavet lui succĂšdera, puis moi-mĂȘme, Jean-Marie Matisson, ancien Grand-MaĂźtre adjoint du Grand Orient, Philippe Foussier qui deviendra Grand-MaĂźtre en 2017 et auquel je succĂšderai pour un second mandat, Jean-Pierre Sakoun et Gilbert Abergel. On trouvera quâil y a beaucoup de francs-maçons dans cette association. Ce nâest pas faux. Paul Gourdot, ancien Grand-MaĂźtre, a amenĂ© avec lui ses compagnons de route tels Pierre Aubert, de la gĂ©nĂ©ration pour qui la gauche et la laĂŻcitĂ© ne peuvent faire quâun. En vue de sa crĂ©ation jâavais obtenu du Convent, le vote dâune motion de soutien et dâune petite subvention de dĂ©marrage comme le fit le Grand Orient, Ă la fin du XIXĂšme siĂšcle, lors de la crĂ©ation de la Ligue de lâEnseignement et de la Ligue des Droits de lâhomme. Pour autant la nouvelle association est totalement indĂ©pendante de lâobĂ©dience et ne saurait sâexprimer en son nom. Sa proximitĂ© tient aux idĂ©es communes que nous dĂ©fendons en matiĂšre de laĂŻcitĂ©, proximitĂ© plus ou moins forte en fonction des diffĂ©rents grands maĂźtres qui se succĂšdent rue Cadet. Nous nâimaginons pas alors que ce petit groupe au fonctionnement exclusivement militant, sans subventions publiques, dĂ©pourvu de secrĂ©tariat permanent, de local associatif, va devenir une association reconnue de dĂ©fense et de promotion de la laĂŻcitĂ© sans qualificatif, lanceuse dâalerte, interlocutrice des autoritĂ©s, apprĂ©ciĂ©e par les uns pour ses prises de position fermes, son refus de rĂ©pondre aux invectives, sa volontĂ© de dialogue, critiquĂ©e, voire honnie par dâautres, en particulier lorsque le communautarisme va infiltrer une partie de la gauche et que lâislamisme politique sâinstallera au cĆur du dĂ©bat. Le ComitĂ© LaĂŻcitĂ© RĂ©publique lance un Grand prix national et un Grand prix international ainsi quâun prix Science et laĂŻcitĂ©, dĂ©cernĂ©s par un jury de personnalitĂ©s indĂ©pendantes et destinĂ©s Ă soutenir des femmes et des hommes engagĂ©s, souvent au pĂ©ril de leur vie, en faveur de la libertĂ© de conscience et de la laĂŻcitĂ©. Remis chaque annĂ©e dans le grand salon de lâHĂŽtel de Ville de Paris, en prĂ©sence de la Maire, Anne Hidalgo, et dâun petit millier de personnes, il rĂ©vĂšle au grand public des talents nouveaux. Mon ami Charb prĂ©side le jury en octobre 2012. "Jâai moins peur des extrĂ©mistes religieux que des laĂŻques qui se taisent", dit-t-il Ă cette occasion, nĂ©anmoins conscient que ses jours sont comptĂ©s [3]. [4] Le ComitĂ© LaĂŻcitĂ© RĂ©publique sâimplique sur de nombreux fronts. La commĂ©moration du baptĂȘme de Clovis, dont Jean-Paul II, en visite Ă Paris, veut faire lâacte de naissance de la Nation française, rassemble place de la RĂ©publique Ă Paris 65 organisations, qui dĂ©noncent le financement public de ce voyage pastoral et rappellent que "Clovis nâest pas la France". Le ComitĂ© LaĂŻcitĂ© RĂ©publique est en premiĂšre ligne avec les associations historiques. Ce sera la derniĂšre manifestation commune avant que la question du communautarisme ne divise profondĂ©ment le monde laĂŻque. Symbolique, cette bataille veut rĂ©affirmer que la Nation française nâa pas de religion et que la RĂ©publique est laĂŻque. Pierre BergĂ© dans "lâaffaire Clovis" dĂ©nonce "le retour en force du clĂ©ricalisme" [5]. Dans Marianne, je tâaime, je dĂ©nonce les pompes auxquelles donne prĂ©texte le 1500e anniversaire de la conversion de Clovis, aux frais de lâĂtat, ce qui participe dâune inacceptable remise en cause de la laĂŻcitĂ© [6]. Le ComitĂ© LaĂŻcitĂ© RĂ©publique monte en ligne contre la ratification par la France de la Charte europĂ©enne des langues rĂ©gionales ou minoritaires qui revient ipso facto Ă reconnaĂźtre des communautĂ©s rĂ©gionales comme Ă©quivalentes Ă la communautĂ© nationale avec, demain, la reconnaissance de dĂ©rogations Ă la loi commune. Il dĂ©nonce la tentative de substituer lâĂ©quitĂ© Ă lâĂ©galitĂ©. Câest lĂ une autre attaque subreptice contre les LumiĂšres. Le principe dâĂ©galitĂ© des droits et des devoirs entre tous les citoyens, quels quâils soient, dâoĂč quâils viennent, quelles que soient leurs apparences, leurs convictions, nâest pas nĂ©gociable. Nous organisons sur le sujet un colloque Ă lâAssemblĂ©e Nationale. Le ComitĂ© LaĂŻcitĂ© RĂ©publique dĂ©nonce Ă©galement, sous la prĂ©sidence Sarkozy, la crĂ©ation dâun "ministĂšre de lâIdentitĂ© nationale" et plaide en faveur dâun "ministĂšre de la citoyennetĂ©". LâidentitĂ© de la RĂ©publique, câest dâabord lâintĂ©gration dans lâuniversalisme des principes des LumiĂšres. Le ComitĂ©, qui a Ă©tĂ© en premiĂšre ligne pour dĂ©noncer lâinfiltration de lâuniversitĂ© Lyon 3, monte en ligne contre lâextrĂȘme-droite et dĂ©nonce sa tentative de dĂ©tourner la laĂŻcitĂ© Ă des fins xĂ©nophobes. Le renoncement dâune partie de la gauche Ă dĂ©fendre la laĂŻcitĂ© lui ouvre un boulevard dans lequel elle se jette. Ce sera le sens du livre Ils ont volĂ© la laĂŻcitĂ©, que je publierai en 2012 et dont la couverture sera illustrĂ©e dâun dessin de Charb [7]. LâoriginalitĂ© du ComitĂ© LaĂŻcitĂ© RĂ©publique va sâexprimer dans le dĂ©bat qui sâengage autour des affaires du voile et du communautarisme. Avec Jean-Marie Matisson, son PrĂ©sident dâalors, par ailleurs partie civile dans le procĂšs Maurice Papon, nous sommes auditionnĂ©s Ă lâAssemblĂ©e Nationale et plaidons en faveur dâune loi interdisant le port de signes religieux Ă lâĂ©cole. "Entre le fort et le faible, câest la libertĂ© qui opprime et la loi qui affranchit", Ă©crivait Lacordaire. Articles de presse, Ă©ditos, colloques se succĂšdent. Nous y invitons entre autres Ălisabeth de Fontenay, Luc Ferry, Henri Jouffa, Albert Memmi, Danielle Sallenave, Lucien SĂšve, Michel Vovelle, Yves Gallifret, Maurice Benassayag, Louis Mexandeazu, Edgar Pisani, Georges Sarre, Alain Vivien, Jean-Pierre ChevĂšnement, Xavier Pasquini, Georges-Marc Benamou. La tension monte entre associations laĂŻques. Lâenjeu le communautarisme. Jâai toujours cru aux vertus du dialogue et fais confiance Ă lâhonnĂȘtetĂ© intellectuelle de mes contradicteurs. Optimiste, jâimagine quâil est encore possible de dĂ©battre au fond et dâĂ©viter un schisme au sein de la famille laĂŻque. Dâautant que certaines amitiĂ©s perdurent. JâĂ©cris Ă Pierre Tournemire, un des principaux animateurs de la Ligue de lâEnseignement, pour lui proposer un dĂ©bat au fond avec des reprĂ©sentants de la Ligue de lâEnseignement, de la FEN et quelques autres associations. En vain. Je rĂ©itĂ©rerai cette proposition auprĂšs du PrĂ©sident dâalors de la Ligue, qui, pour toute rĂ©ponse, taxera mes amis du ComitĂ© LaĂŻcitĂ© RĂ©publique et moi-mĂȘme dâislamophobes ! Sans rĂ©ponse, jâĂ©cris une tribune dans Le Monde dont Guy Le NĂ©ouanic, qui a succĂ©dĂ© Ă Yannick Simbron comme secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral la FEN, cite des extraits dans son rapport dâactivitĂ©. Jâinterviens, comme nous le faisons rĂ©guliĂšrement, Ă la Libre PensĂ©e dont le PrĂ©sident, Marc Blondel, facilite le dialogue. Nos dĂ©saccords sont relativement mineurs et ne menacent pas la perspective de rassemblement des laĂŻques. Il serait encore possible de rĂ©flĂ©chir entre gens de bonne volontĂ© parmi lesquels plus dâun franc-maçon. Mais cette fois, la bonne volontĂ© ne suffira pas. Commence le temps des procĂšs en islamophobie. Trente ans aprĂšs la crĂ©ation du ComitĂ© LaĂŻcitĂ© RĂ©publique, lâactualitĂ© donne malheureusement raison Ă ses fondateurs. Lâuniversalisme rĂ©publicain, autrefois combattu par la seule extrĂȘme droite, est dĂ©sormais vivement attaquĂ© par des voix issues de la rive progressiste qui ont oubliĂ© les fondements de la culture et des combats de la Gauche. La laĂŻcitĂ©, clĂ© de voĂ»te de la RĂ©publique sociale et laĂŻque, se trouve mise Ă mal, traitĂ©e de "raciste" et de "colonialiste", de "bourgeoise" et de "rĂ©actionnaire", dĂšs lors quâil sâagit de lâappliquer aux musulmans comme Ă tous les autres citoyens. Dans cette traversĂ©e du dĂ©sert, le ComitĂ© a contribuĂ© avec quelques autres associations Ă sauver lâessentiel de la laĂŻcitĂ©, en particulier la loi de sĂ©paration de 1905 qui faillit ĂȘtre vidĂ©e de son contenu au prĂ©texte de modernisation. Il a activement participĂ© Ă la crĂ©ation et Ă lâanimation du Collectif des associations laĂŻques qui rassemble au Grand Orient les obĂ©diences adogmatiques et une quarantaine dâassociations dĂ©fendant une laĂŻcitĂ© sans qualificatif [8]. Ce collectif publie chaque annĂ©e un Ătat de la laĂŻcitĂ© en France. La premiĂšre Ă©dition, que je portai Ă bout de bras avec Charles Arrambourou de lâUFAL et Martine Cerf dâĂgales, nĂ©cessita beaucoup de force de conviction car elle prenait le contre-pied du premier rapport de lâObservatoire de la laĂŻcitĂ© dont le prĂ©sident Jean-Louis Bianco venait de dĂ©clarer "il nây a pas de problĂšmes de laĂŻcitĂ© en France". Cette dĂ©claration suscita une rĂ©action trĂšs ferme au sein de cet Observatoire, du dĂ©putĂ© Jean Glavany, de la sĂ©natrice Françoise Laborde et de moi-mĂȘme [9]. [Au ComitĂ© LaĂŻcitĂ© RĂ©publique,] des comitĂ©s locaux ont vu le jour dans une vingtaine de villes et rĂ©gions, organisant des rĂ©unions publiques et une action de terrain auxquelles jâai trĂšs souvent participĂ©, bien Ă©loignĂ©es du parisianisme politicien. Quelle chance fut la mienne de pouvoir compter dĂšs le dĂ©but sur tant de talents, de convictions, de culture, de soutiens amicaux, de femmes et dâhommes exceptionnels parmi lesquels Henri Caillavet et Ălisabeth Badinter occupent une place de choix [10]. » [1] Lionel Jospin, Lâinvention du possible, Flammarion, 1991, p. 295.[3] LaurĂ©ats du Prix de la laĂŻcitĂ© du ComitĂ© LaĂŻcitĂ© RĂ©publique. Ont ainsi notamment Ă©tĂ© honorĂ©s Caroline Fourest, journaliste menacĂ©e de mort, Chadortt Djavan, Ă©crivaine iranienne, menacĂ©e de mort, Djemila Benhabib, militante quĂ©bĂ©coise fĂ©ministe et laĂŻque, menacĂ©e de mort, Françoise Laborde, sĂ©natrice, Catherine Kintzler, philosophe, Jeannette Bougrab, secrĂ©taire dâĂtat, Henri Pena-Ruiz, philosophe, Shoukria Haidar, militante afghane du droit des femmes et de la laĂŻcitĂ©, menacĂ©e de mort, Jean-Luc Petit Huguenin, patron de Paprec, ayant fait voter une charte de la laĂŻcitĂ© dans son entreprise, Samuel Mayol, directeur de lâIUT de St Denis, menacĂ© de mort, Fazil Say, pianiste, emprisonnĂ© en Turquie pour son engagement en faveur des droits de lâhomme et de la libertĂ© de conscience, Zineb El Rhazoui, journaliste Ă Charlie hebdo, menacĂ©e de mort, Gorgio Napolitano, alors prĂ©sident de la RĂ©publique italienne pour son soutien Ă un patient dans le coma qui avait prĂ©alablement sollicitĂ© en vain le droit Ă mourir dans la dignitĂ©, Maryam Namazie, politique iranienne exilĂ©e, menacĂ©e de mort, le Professeur Ămile Baulieu, pĂšre de la pilule abortive, Gilles Clavreul, ancien dĂ©lĂ©guĂ© Ă la lutte contre le racisme et lâantisĂ©mitisme, Jorge Clavero, militant laĂŻque argentin, Inna Shevchenko, animatrice des Femen, Sarah Doraghi, journaliste et comĂ©dienne au nom des femmes iraniennes qui risquent leur vie pour ne pas avoir Ă porter le voile, Ensaf Haidar, Ă©pouse de Raif Badawi, blogueur condamnĂ© en Arabie saoudite Ă dix annĂ©es de prison et mille coups de fouet, pour avoir critiquĂ© la religion, Jean-Pierre Obin, auteur du rapport qui alerta en France sur le danger des revendications communautaristes Ă lâĂ©cole notamment, Boualem Sansal, Ă©crivain algĂ©rien, Georges Bensoussan, historien ostracisĂ© pour avoir, parmi les premiers, osĂ© donner son nom Ă la barbarie islamiste, FrĂ©dĂ©ric AurĂ©al, responsable du Service de la protection rapprochĂ©e SDLP, service de police discret dont les membres risquent leur vie pour protĂ©ger celles et ceux qui dĂ©fendent la laĂŻcitĂ© au pĂ©ril de leur vie. Le jury auquel ont participĂ© des responsables politiques de gauche comme de droite, anciens ministres tels Anicet Le Pors, communiste, AndrĂ© Henry, socialiste, Jacques Toubon, RPR, des intellectuels, des reprĂ©sentants dâassociations laĂŻques, a Ă©tĂ© notamment prĂ©sidĂ© par la philosophe Ălisabeth Badinter, lâancien ministre Jean Glavany, lâancienne dĂ©putĂ©e Odile Saugues, les journalistes Joseph MacĂ©-Scaron, Françoise Laborde, Renaud Dely et par Charb, mon ami, le dessinateur et directeur de Charlie.[5] Pierre BergĂ©, Lâaffaire Clovis, Plon,1996.[6] Patrick Kessel, Marianne, je tâaime, Ă©ditions Bruno Leprince, 1996.[7] Patrick Kessel, Ils ont volĂ© la laĂŻcitĂ©, Jean -Claude Gawsewitch, 2012.[8] La liste des associations membres du Collectif, dĂ©jĂ citĂ©e.[9] Le communiquĂ© Glavany â Laborde - Kessel. Voir en Annexes.[10] Ont notamment contribuĂ© Ă la crĂ©ation et au dĂ©veloppement du ComitĂ© LaĂŻcitĂ© RĂ©publique les anciens ministres AndrĂ© Henry, Guy Lengagne, Yvette Roudy,Anne-Marie Lizin, ministre belge,les dĂ©putĂ©s Christian Bataille, Jean-Louis Touraine,les anciens Grands MaĂźtres du Grand Orient Jacques Lafouge, Gilbert Abergel, Philippe Foussier, les anciennes Grandes MaĂźtresses et dignitaires de la GLFF, le recteur Alain Morvan,Jean-Philippe Simonet qui a créé le site du ComitĂ© LaĂŻcitĂ© RĂ©publique et Ădouard Moreau qui lâactualise quotidiennement,Daniel BĂ©nichou, Daniel BĆuf, Jean-Pierre Catala, Charles Coutel, JoĂ«l Denis, Marie-Danielle Gaffric, Catherine Kintzler, Guillaume Lecointre, Evelyne LĂ©vy, Jacques LĂ©vy, Jean-Marie Matisson, Jean-Claude Pecker, Nicole Raffin, Alain Seksig, Antoine Sfeir.
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Début octobre 1968, une rumeur enflamme le tout-Paris Claude Pompidou, la femme de l'ancien Premier ministre, aurait fait assassiner un playboy yougoslave, Stephan Markovic, parce qu'il la faisait chanter avec des photos de parties fines. Ce complot sordide scelle le destin de Georges Pompidou, qui vient de quitter Matignon aprÚs six années de fonction. Outré par cette machination fomentée par certains gaullistes, il décide de briguer la présidence. Ce documentaire raconte les quatre années et demi du couple Pompidou à l'Elysée, depuis la calomnie initiale jusqu'à la mort du président, terrassé par une et Georges Pompidou l'amour au coeur du pouvoir a été diffusé sur France 3 le jeudi 17 septembre 2015, 23H40.
Sculptures Paris, Centre Georges Pompidou, BibliothÚque Nationale de France, Musée national Picasso-Paris, du 24 au 26 mars 2016, mai 2017. March 2016 DOI: 10.13140/RG.2.2.25675.18723
1Alors que le moment 68 » semble sâimposer comme un jalon incontournable dans lâhistoire du rire et de la dĂ©rision, lâanalyse des formes et des supports de cet Ă©clat de rire » gĂ©nĂ©ralisĂ© reste Ă faire. Bertrand Lemonnier, en travaillant ici lâhypothĂšse dâun glissement de lâhumour vers la dĂ©rision, propose une premiĂšre approche de cette problĂ©matique, des Ă©vĂ©nements de mai jusquâĂ nos jours. Nul doute que cette proposition viendra nourrir le dĂ©bat en cours sur lâarticulation dâune histoire politique ou culturelle des annĂ©es 68. 2Dans une ambitieuse Histoire du rire et de la dĂ©rision, Georges Minois ne consacre quâune petite partie de son livre Ă lâĂ©poque contemporaine [1]. Quel point de vue faut-il en effet adopter esthĂ©tique, littĂ©raire, sociologique, anthropologique ? Lâapproche critique doit-elle ĂȘtre multidisciplinaire et nĂ©cessairement Ă©clatĂ©e â câest celle dĂ©fendue par la revue Humoresques [2] â ou y a-t-il la place pour une dĂ©marche historienne ? Et pour quel genre dâhistoire ? On lâaura compris, lâespace humoristique est encore en dĂ©frichement sinon en dĂ©chiffrage, territoire propice aux hypothĂšses les plus stimulantes mais aussi aux inĂ©vitables approximations mĂ©thodologiques [3]. Dans lâouvrage de Georges Minois, le moment 1968 » apparaĂźt Ă©tonnamment absent dâune rĂ©flexion qui fait la part belle, pour la fin du 20e siĂšcle, aux travaux de Gilles Lipovetski sur la sociĂ©tĂ© humoristique [4] ». Georges Minois semble ainsi dĂ©plorer la gĂ©nĂ©ralisation dâun esprit postmoderne, oĂč les mĂ©dias imposent un comique de rigueur, un rire soft et cool, oĂč lâironie est vide de sens, oĂč la dĂ©rision tourne Ă vide, quelles que soient les intentions subversives. On est alors vĂ©ritablement dans le dĂ©risoire, mais au sens de lâinsignifiance. 3Pourtant, en dĂ©pit de ce constat un peu dĂ©sabusĂ© sur une sociĂ©tĂ© mĂ©diatique », qui nous empĂȘcherait de rire librement et sainement, la dĂ©finition dâAndrĂ© Breton et des surrĂ©alistes, selon laquelle lâhumour est une rĂ©volte supĂ©rieure de lâesprit » nous paraĂźt toujours avoir une rĂ©elle dimension historique, notamment lorsque le contexte sây prĂȘte. Et, justement, le contexte de Mai 68 et de lâaprĂšs-68 en France, Ă travers une formidable libĂ©ration de la parole, puis des mĆurs, oblige Ă une rĂ©flexion sur la dimension humoristique de cette libĂ©ration, et plus prĂ©cisĂ©ment dans le registre complexe de la dĂ©rision [5]. 4Mais ce registre a-t-il une Ă©paisseur chronologique ? Comment borner une histoire de la dĂ©rision [6] » autour des Ă©vĂ©nements de 1968 ? Deux photographies, prises Ă douze annĂ©es de distance â la premiĂšre en mai 1968 et la seconde en dĂ©cembre 1980 â fournissent une premiĂšre rĂ©ponse en forme de correspondance dans le temps et dans lâespace. Ces clichĂ©s rĂ©vĂšlent en effet deux formes dâappropriation sauvage de lâespace public, aux dĂ©pens des affiches politiques classiques. Le premier â cĂ©lĂšbre et si souvent reproduit â est signĂ© Henri Cartier-Bresson [7]. Il suggĂšre le contraste entre la France conservatrice de 1968 et la jeune France soixan-te-huitarde le slogan libertaire Jouissez sans entraves » recouvre alors des affiches notamment du PCF, ce qui laisse un digne vieux monsieur perplexe⊠ou rĂȘveur ! Les murs ont alors la parole et la prennent sans retenue, comme un nouveau langage de dĂ©rision. Le second est lâaffiche dâun meeting de Coluche Ă la bourse du travail de Lyon [8], alors quâil dĂ©fend sa candidature Ă lâĂ©lection prĂ©sidentielle de 1981. Un candidat de la dĂ©rision du politique, humoriste de profession, dont le programme » se rattache sur certains points au slogan de mai affichĂ© sur les murs. 5Ă partir de ces deux photographies et du lien que lâon peut Ă©tablir entre elles, il est possible de poser quelques questions dâordre gĂ©nĂ©ral, comme autant dâhypothĂšses de travail. Y a-t-il une forme dâhumour et de dĂ©rision propre Ă Mai 68, en tout cas vĂ©ritablement innovante en la matiĂšre ? Les formes dâhumour et de dĂ©rision qui se dĂ©veloppent en France dans les annĂ©es 1970 et 1980 peuvent-elles se rattacher, de prĂšs ou de loin, Ă un esprit de 68 » une ombre portĂ©e » ? ou ne sont-elles finalement que des avatars de la sociĂ©tĂ© de masse, en pleine digestion dâune hypothĂ©tique culture ou pensĂ©e 68 » [9] ? Peut-on distinguer dans lâabondance et la diversitĂ© culturelles des annĂ©es qui suivent 1968 un certain nombre de personnages, de mĂ©dias, de productions qui sont porteurs dâun humour spĂ©cifiquement post-soixante-huitard » ou que Mai 68 a contribuĂ© Ă diffuser ? Coluche est-il notamment le produit dĂ©rivĂ© » de cet humour ? Et aprĂšs lui certains programmes satiriques diffusĂ©s dans les mĂ©dias ?Le moment 68, entre dĂ©rision et esprit de sĂ©rieux6Dâabord, une premiĂšre mise au point en forme de rĂ©ponse globale Mai 68 est un mouvement trĂšs sĂ©rieux » dans son ensemble. Faire la rĂ©volution nâest pas un divertissement lĂ©ger, oĂč lâon sâamuse. Olivier Rolin, un ancien de la Gauche prolĂ©tarienne, dans son roman Tigre en papier [10], a rappelĂ© Ă sa façon que la plupart des groupes gauchistes â maoĂŻstes, dans le cas prĂ©sent â se prennent terriblement au sĂ©rieux, oubliant sans doute lâun des slogans de lâOdĂ©on occupĂ© Prenons la rĂ©volution au sĂ©rieux, mais ne nous prenons pas au sĂ©rieux ». Les rares crises de rire, dans le rĂ©cit de Rolin, sont autant de transgressions Ă la ligne gĂ©nĂ©rale du groupuscule et sont des actes quasi bourgeois » ! Pourtant, lâauteur admet que tout pourrait bien, Ă certains moments, se terminer dans un grand Ă©clat de rire, Ă condition de trouver ridicules les sentences du Grand Timonier. Ce sĂ©rieux proclamĂ©, assez psychorigide, nâempĂȘche pas la contestation de sâalimenter Ă certaines sources dâhumour et de dĂ©rision. Mai 68 reste un immense happening aux aspects libertaires et festifs [11] ; dâun certain point de vue, il constitue une rĂ©volution par la dĂ©rision. 7Difficile en effet de dĂ©nier tout humour Ă Mai 68, notamment Ă travers un certain nombre de mots, de slogans [12], de maximes, de tracts, dâaffiches, de fresques, de caricatures, de graffitis dirigĂ©s contre les pouvoirs et la sociĂ©tĂ© bourgeoise et parfois aussi contre certains acteurs du mouvement, tel le PCF. Câest non seulement la grammaire de la contestation 68 [13] », mais aussi son esthĂ©tique. LâĂ©phĂ©mĂšre publication Action [14] â faite sur le modĂšle graphique de Black Dwarf en Angleterre [15]â a de toute Ă©vidence un cĂŽtĂ© festif ; certains articles de La Cause du peuple rappellent lâhumour dĂ©capant des publications anarchisantes de la Belle Ăpoque comme LâAssiette au beurre ou Le PĂšre peinard. Les ateliers des Beaux-Arts rue Bonaparte ont produit dans lâeffervescence des Ćuvres qui renvoient autant au gauchisme ou Ă lâanarchisme quâaux aphorismes et aux collages dadaĂŻstes et surrĂ©alistes. On trouve aussi Ă Censier, Ă Nanterre ou Ă la Sorbonne de jolies formules certaines apocryphes ou simplement rapportĂ©es, dont le cĂ©lĂšbre marxiste, tendance Groucho ». De mĂȘme, lâactivisme situationniste ne manque pas dâhumour, mĂȘme sâil est parfois involontaire. Si lâinfluence politique des situationnistes dits enragĂ©s » demeure Ă©pisodique â au sein par exemple des comitĂ©s dâoccupation de la Sorbonne, quâils ne contrĂŽlent que quelques jours â, lâimpact des avant-gardes situationnistes est bien rĂ©el dans les milieux artistiques des annĂ©es 1968. Raoul Vaneigem et Guy Debord encouragent ainsi dans les annĂ©es 1960 les opĂ©rations de dĂ©tournement de la culture de masse [16], par exemple des comics bandes dessinĂ©es, essentiellement dâorigine anglo-saxonne et du cinĂ©ma. En 1968, des comics par dĂ©tournement » fleurissent ainsi au beau milieu des tracts politiques les bandes dessinĂ©es sont alors une nouvelle conception de la praxis rĂ©volutionnaire, une forme prolĂ©tarienne de lâexpression graphique [qui] rĂ©alise le dĂ©passement de lâart bourgeois » [17]. Dans les annĂ©es 1970, lâartiste situationniste Jean-Jacques Lebel organise des happenings Ă base de provocations multiples, considĂ©rant notamment la pornographie comme un genre humoristique. Le dĂ©tournement iconoclaste de la culture de masse est lâun de ses thĂšmes de prĂ©dilection artistique, mais il sâagit autant dâun effet 68 » que du prolongement dâun concept de dĂ©rision nĂ© Ă la fin des annĂ©es 1950, Ă travers le Pop Art ou le Nouveau gauchisme Ă la contre-culture8Justement, aprĂšs Mai 68, que reste t-il de ce que lâon peut qualifier provisoirement dâhumour contestataire ? Nây a t-il pas un repli vers un certain conformisme ou alors vers des formes de contre-culture souvent mĂ©prisĂ©es des rĂ©volutionnaires orthodoxes, on pense au psychĂ©dĂ©lisme hippie, Ă lâĂ©cologie baba-cool, Ă lâanarchisme fĂȘtard, au postsituationnisme ? En fait, rien nâest simple. En effet, câest lâhumour â nous y reviendrons Ă propos de certains mĂ©dias â qui permet de faire le lien entre le gauchisme et la contre-culture, notamment psychĂ©dĂ©lique, telle quâelle sâest Ă©panouie dans le monde anglo-saxon depuis le milieu des annĂ©es 1960. 9Cela dit, il est Ă©vident que le passage du sĂ©rieux au rire nâa pas Ă©tĂ© chose facile â et mĂȘme impossible, sĂ»rement â au sein de groupes radicaux, qui vivent plus ou moins bien leur dĂ©pression post-68 ». Dâautant que rire, cela signifie aussi savoir rire de soi. Bonne nuit les petits ! » titre ironiquement Action en se sabordant lors de lâĂ©lection de Georges Pompidou en 1969 [18]. LâautodĂ©rision nâest donc pas trĂšs frĂ©quente, du moins Ă lâĂ©poque. Un exemple assez rĂ©vĂ©lateur est celui du FHAR Front homosexuel dâaction rĂ©volutionnaire, qui tient ses rĂ©unions rĂ©guliĂšres de 1971 Ă 1973 dans lâamphithéùtre des Loges aux Beaux-Arts [19]. Dans ce qui devient trĂšs vite un happening permanent, le militantisme dâun Guy Hocquenghem est assez vite dĂ©passĂ© par les folles radicales appelĂ©es Gazolines », qui nâont que faire de la phrasĂ©ologie gauchisante. La libĂ©ration de la parole gay prend les formes inattendues de la dĂ©rision ProlĂ©taires de tous les pays, caressez-vous », Nationalisons les usines Ă paillettes », CRS, desserrez les fesses ! Gauchistes vous aussi », tandis que les Beaux-Arts deviennent un lieu de drague privilĂ©giĂ© pour les homosexuels parisiens. De mĂȘme, lors de lâenterrement du militant maoĂŻste Pierre Overney en 1972, les Gazolines voilĂ©es de noir scandent Liz Taylor, Overney, mĂȘme combat », au grand dam des activistes de la Gauche prolĂ©tarienne. 10Ce type de happening prolonge en acte la libĂ©ration de la parole initiĂ©e en Mai 68, mais il trouve assez peu dâĂ©cho au-delĂ dâune certaine communautĂ© initiĂ©e, tandis quâil apparaĂźt dans sa dĂ©rision comme bourgeois » par les militants les plus radicaux. LâexpĂ©rience de fĂȘte rĂ©volutionnaire » menĂ©e par les spontanĂ©istes ou anarcho-maoĂŻstes, plus connus sous le sigle VLR Vive la RĂ©volution ou Mao-Spontex, demeure ainsi sans vĂ©ritable lendemain. Dans lâĂ©phĂ©mĂšre publication Tout ce que nous voulons [20], Roland Castro dĂ©fend avec StĂ©phane Courtois et Guy Hocquenghem une rĂ©volution festive et libertaire, jusquâĂ ce que le psychanalyste Lacan le dĂ©tourne en 1972 de cette ligne intellectuelle jugĂ©e sans issue [21]. Quant Ă la revue LâIdiot international, elle est moins lâexpression dâun courant de dĂ©rision que le projet un peu mĂ©galomane de son fondateur, Jean-Edern Hallier, celui de fonder autour de sa personne un grand journal gauchiste. 11De toutes les façons, il reste difficile aux mouvements contestataires â quâils soient situationnistes, gauchistes, fĂ©ministes, Ă©cologistes â de sâexprimer ouvertement dans les grands mĂ©dias, surtout audiovisuels. Ă la radio et la tĂ©lĂ©vision, en dĂ©pit de quelques espaces de libertĂ© Ă la radio le Pop Club » de JosĂ© Artur et surtout Campus » de Michel Lancelot sur Europe n° 1, un conformisme assez pesant caractĂ©rise lâaprĂšs-Mai 68, et cela jusquâen 1974-1975, Ă quelques exceptions prĂšs. Quant aux radios dites libres » en fait illĂ©gales, appelĂ©es aussi radio-pirates, elles sont quantitĂ© nĂ©gligeable sur le sol français jusquâĂ la libĂ©ralisation des annĂ©es 1980, ainsi Radio Campus Ă Lille en 1969 ou Radio verte Ă Paris en vecteurs dâun nouvel humour contestataire12Alors, comment peut sâexprimer un humour contestataire post-68, toujours suspectĂ© de porter en lui des germes de rĂ©volte ou du moins dâanarchie, mĂȘme si tous les mĂ©dias ne relĂšvent pas du monopole public ? Y a-t-il de la censure ou de lâautocensure ? En rĂ©alitĂ©, lâĂ©poque est plutĂŽt propice Ă la libertĂ© dâexpression, en dĂ©pit dâun certain nombre dâinterdictions ponctuelles et du sentiment quelque peu paranoĂŻaque des gauchistes. Cette libertĂ© se manifeste notamment dans trois domaines dâexpression dâabord le cinĂ©ma, ensuite le cafĂ©-théùtre et le music-hall, enfin la presse, Ă laquelle on peut associer la bande dessinĂ©e. 13Existe-t-il dâabord un vĂ©ritable cinĂ©ma post-68 » [22] ? Un certain nombre de films tournĂ©s aprĂšs 68 relĂšvent du cinĂ©ma expĂ©rimental ou restent dans la tradition de la Nouvelle Vague comme Tout va bien de Jean-Luc Godard 1972, La Maman et la putain de Jean Eustache 1973, La Salamandre dâAlain Tanner 1971, du documentaire militant tel Camarades de Marin Karmitz 1969, de la chronique sociale comme On nâarrĂȘte pas le printemps de RenĂ© Gilson en 1971, sur les lycĂ©es de lâaprĂšs-68 ou lâintimiste Erica minor de Bertrand Van Effenterre 1974, de la fable utopique Valparaiso, Valparaiso de Pascal Aubier, 1969 et de la farce anarchiste La Grande Lessive de Jean-Pierre Mocky, 1969. Le film trĂšs remarquĂ© de Barbet Schroeder More 1969, avec la musique entĂȘtante de Pink Floyd, est plus un film de dĂ©nonciation des illusions hippies et psychĂ©dĂ©liques que de dĂ©rision humoristique des annĂ©es Woodstock. Plus proche de certains thĂšmes soixante-huitards apparaĂźt Les Valseuses de Bertrand Blier 1974, qui raconte la cavale de deux marginaux anticonformistes sur fond de libĂ©ration des mĆurs. Le film fait scandale. Son interdiction aux moins de 18 ans en dit long sur les blocages dâune sociĂ©tĂ© qui prend comme un coup de poing cette aventure amorale, mais dâun rĂ©alisme cru. 14Quelques ovnis cinĂ©matographiques relĂšvent dâun humour plus particulier, comme La Dialectique peut-elle casser des briques de GĂ©rard Cohen et RenĂ© ViĂ©net 1973 et LâAn 01 de Jacques Doillon 1972, avec la participation de Jean Rouch et Alain Resnais. La Dialectique est un dĂ©tournement situationniste [23] des films de kung-fu taiwanais, Ă la recette trĂšs simple. Il sâagit de sous-titrer et dialoguer des films en modifiant radicalement leur sens initial, ce qui leur donne un contenu subversif â rĂ©volutionnaire ? â trĂšs inattendu et plutĂŽt comique. Le dĂ©tournement a, par cette mĂ©thode, une triple fonction destruction-dĂ©valorisation radicale de lâart, propagande rĂ©volutionnaire, et rĂ©alisation du jeu et de lâesthĂ©tique ludique dans le dĂ©conditionnement de lâhumour [24]. » Quant Ă LâAn 01 [25], il est co-Ă©crit par le dessinateur de bande dessinĂ©e GĂ©bĂ©, qui a dâabord publiĂ© les planches de LâAn 01 dans le journal gauchiste Politique Hebdo. LâAn 01 apparaĂźt comme une fable post-soixante-huitarde traitĂ©e comme un faux reportage â en noir et blanc â qui montre les premiers mois dâune rĂ©volution culturelle et sociale, oĂč lâon remettrait en cause dans la bonne humeur le travail, le couple, lâĂ©cole, lâarmĂ©e, la propriĂ©tĂ© privĂ©e. Le scĂ©nario du film est dâailleurs plus ou moins dĂ©construit sur des slogans de 68, teintĂ©s dâĂ©cologie et de situationnisme ludique [26] Et si un jour on arrĂȘtait tout ? Plus de travail, plus dâhoraires, plus de voitures, plus de tĂ©lĂ©vision. On prendrait le temps de flĂąner, de discuter, de chanter, de faire lâamour, de cueillir une fleur [âŠ]. Le temps de vivre tout simplement. Ce serait lâan 01 dâune Ăšre nouvelle. » Le casting du film est hĂ©tĂ©roclite on y rencontre pĂȘle-mĂȘle des dessinateurs de BD Cabu, Gotlib, lâĂ©quipe de Hara-Kiri, des chanteurs politiquement engagĂ©s tels Jacques Higelin â Ă lâĂ©poque du film retirĂ© dans une communautĂ© hippie â ou François BĂ©ranger, ainsi que des comĂ©diens dĂ©butants promis Ă un bel avenir Coluche, Romain Bouteille, GĂ©rard Depardieu, Miou-Miou, Christian ClavierâŠ. 15La prĂ©sence de Romain Bouteille apporte Ă ce film un peu de la loufoquerie du cafĂ©-théùtre, un genre qui connaĂźt un grand succĂšs public aprĂšs Mai 68. Câest en effet en juin 1969 que Bouteille ouvre Le cafĂ© de la gare, dâabord Ă Montparnasse puis rue du Temple. Ce spectacle innove par rapport au cafĂ©-concert ou au traditionnel music-hall, en ce sens quâil fonctionne en vĂ©ritable communautĂ© artistique. AppelĂ©e ainsi pour des raisons fiscales mais aussi parce que les acteurs servent au public une boisson â lequel public paie ou ne paie pas sa place aprĂšs tirage au sort â, cette communautĂ© relĂšve dâun mĂ©lange entre lâesprit potache et lâanarchisme soixante-huitard. La devise du CafĂ© de la gare joue sur lâautodĂ©rision Câest moche, câest sale, câest dans le vent. » Sa troupe forme une bande de copains » formĂ©e au hasard des Ă©vĂ©nements de mai sans y avoir toujours participĂ© activement [27] ; elle joue des spectacles mi-Ă©crits mi-improvisĂ©s, suites de sketches loufoques comme Des boulons dans mon yaourt collectif, 1970, Le Jaune devant le marron derriĂšre collectif, 1973, Les Semelles de la nuit Romain Bouteille, 1974, Le Graphique de Boscop Sotha, 1975-1976. 16Le Graphique de Boscop est une piĂšce puis un film-culte, sorti en 1976, assez reprĂ©sentative dâun cafĂ©-théùtre, certes burlesque, mais aussi politiquement incorrect, sâaffranchissant volontiers des normes artistiques. Lâargument de Boscop est dâune loufoquerie Ă la Pierre Dac, mais il rappelle aussi dans un genre diffĂ©rent les dĂ©sopilants Shadoks [28] de la tĂ©lĂ©vision câest lâhistoire de la famille Dindon, une famille de prolĂ©taires un peu ahuris dont le pĂšre est Ă©boueur et inventeur dâune machine qui a de commun avec Potemkine quâelle est la voix du peuple », en fait une machine-Ă -faire-des-chansons-Ă -succĂšs, et dont le fils est un dĂ©bile social qui se rĂ©vĂšle un gĂ©nie des mathĂ©matiques. Le succĂšs de ces spectacles est tel que le cafĂ©-théùtre devient presque une institution dans la deuxiĂšme moitiĂ© des annĂ©es 1970 en 1974 se produit la troupe du Splendid, qui crĂ©e en 1977 avec une bande de joyeux drilles plutĂŽt issus des beaux quartiers, Amours, coquillages et crustacĂ©s, adaptĂ© en 1978 au cinĂ©ma sous le titre Les BronzĂ©s. 17Autre succĂšs du cafĂ©-théùtre, celui des humoristes Patrick Font et Philippe Val [29], qui se produisent au dĂ©but des annĂ©es 1970 au Théùtre de Dix Heures et inventent une sorte de cabaret gauchiste », mĂȘlant rĂ©flexions politiques, critiques de la sociĂ©tĂ© du spectacle et humour graveleux. Le duo, qui sĂ©duit un public de lycĂ©ens et dâĂ©tudiants bien au-delĂ du militantisme gauchiste, fonde une troupe installĂ©e au Vrai Chic parisien Sainte-Jeanne du Larzac en 1974. Les deux compĂšres, en dĂ©pit de leurs provocations, nâen sont pas moins remarquĂ©s par certains mĂ©dias lâimitateur Thierry Le Luron, plutĂŽt classĂ© Ă droite, invite Patrick Font dans son Ă©mission tĂ©lĂ©visĂ©e dominicale de grande audience de janvier Ă juin 1973 et JosĂ© Artur sur France Inter programme quelques sketches ou chansons. 18Dâune façon gĂ©nĂ©rale, la chanson française engagĂ©e » de lâaprĂšs-68 [30] nâest pas tout Ă fait Ă lâunisson du cafĂ©-théùtre. Elle nâest pas spĂ©cialement humoristique, mais plutĂŽt poĂ©tique et parfois lyrique Paris mai de Claude Nougaro, Au printemps de quoi rĂȘvais-tu ? de Jean Ferrat, Comme une fille de LĂ©o FerrĂ©, Le Temps de vivre de Georges Moustaki. Elle participe aussi du renouveau dâun folk song contestataire, inspirĂ© des modĂšles anglo-saxons et qui sĂ©duit plusieurs gĂ©nĂ©rations. Ancien ouvrier de Renault, François BĂ©ranger connaĂźt un certain succĂšs avec ses Tranches de vie 1969, qui rĂ©sument sur une musique country lâitinĂ©raire dâun prolĂ©taire nĂ© en 1937, de la guerre dâAlgĂ©rie Ă Mai 68. NĂ© en 1949 dans un milieu plus intellectuel, Maxime le Forestier est renvoyĂ© du lycĂ©e Condorcet avant les Ă©vĂ©nements de mai et se lance dĂšs 17 ans dans le cabaret rive gauche ». Au dĂ©but des annĂ©es 1970, il apparaĂźt comme le porte-parole de la gĂ©nĂ©ration lycĂ©enne post-68, romantique et baba cool », dĂ©jĂ Ă©cologiste, toujours rĂ©voltĂ©e mais aussi un peu dĂ©sabusĂ©e. Le troubadour barbu critique lâarmĂ©e dans Parachutiste, dans un genre antimilitariste assez classique qui lui vaut une interdiction Ă la radio ; dans la chanson Comme un arbre, il fait sienne la gĂ©nĂ©ration nĂ©e dans les grands ensembles et le bĂ©ton. Enfin câest Renaud, nĂ© en 1952 mais dĂ©jĂ actif sur les barricades de mai [31], qui apparaĂźt au milieu des annĂ©es 1970 comme un Gavroche folk, quelque part entre BĂ©ranger, Bruant et Bob Dylan. Dans Camarade bourgeois, il tourne en dĂ©rision les fils Ă papa », dans Jojo le dĂ©mago, le prĂ©sident des gogos⊠quâa trahi les prolos », dans Amoureux de Paname les Ă©cologistes du samâdi soir ». Hexagone 1975 dĂ©nonce Ă la fois le populisme ambiant et la sociĂ©tĂ© de consommation, non sans revisiter lâhistoire de France la RĂ©volution de 1789, Vichy, Charonne, Mai 68âŠ. Le Roi des cons, sur son trĂŽne, il est Français ça jâen suis sĂ»r », chante Renaud dans une veine libertaire qui va en partie assurer son succĂšs. 19Renaud devient le porte-parole dâun puissant courant anti-autoritaire, qui traverse les annĂ©es 1970. On retrouve largement ce courant dans la presse de la contre-culture, associĂ© Ă des thĂšmes plus spĂ©cifiques lâĂ©cologie, le pacifisme, la sexualitĂ©, la drogue. Lâhumour et la dĂ©rision constituent de ce point de vue des armes redoutables. Ainsi, la presse gauchiste la plus radicale nâa jamais dĂ©daignĂ© la caricature, Ă travers les dessins de Willem dans LâEnragĂ©, de GĂ©bĂ© dans Politique Hebdo, sans compter tous ceux publiĂ©s dans Action, Tout ou LâIdiot. Mais y a-t-il eu en France une presse qui aurait plus cultivĂ© la satire et la dĂ©rision que lâengagement politique dâextrĂȘme gauche ? Il faudrait en fait distinguer plusieurs types de publications de la contre-culture. Beaucoup sont Ă©phĂ©mĂšres et se rĂ©sument Ă des tracts, des numĂ©ros ronĂ©otypĂ©s, notamment lycĂ©ens ; quelques-unes tentent de poursuivre lâexpĂ©rience dâun journalisme de combat, jusquâĂ la crĂ©ation du quotidien LibĂ©ration en 1973 [32] ; un certain nombre dĂ©fend des causes quasi communautaristes fĂ©ministes, homosexuelles, rĂ©gionalistes, Ă©cologistes ainsi La Gueule ouverte [33] ou rĂ©gĂ©nĂšrent une tradition satirique plus ancienne comme Hara-Kiri et Charlie Hebdo ; enfin dans un genre nettement plus anglo-saxon, le magazine Actuel imite lâunderground free press nĂ©e au milieu des annĂ©es 1960, avec comme modĂšles OZ ou International Times en Angleterre, Rolling Stone aux Ătats-Unis [34]. 20Hara-Kiri, le journal bĂȘte et mĂ©chant » est nĂ© bien avant 1968 [35] câest en septembre 1960 que François Cavanna et Georges Bernier le professeur Choron » lancent ce mensuel satirique. On y trouve dĂ©jĂ des dessins de Cabu, Reiser, Wolinski, Topor et Hara-Kiri devient cĂ©lĂšbre en raison de ses dĂ©mĂȘlĂ©s avec la justice. Il y dĂ©veloppe un humour Ă la fois anarchiste, subversif et amoral, Ă base de scatologie et de situations salaces, de blagues de mauvais goĂ»t, de dĂ©tournements provocateurs de la culture de masse la publicitĂ©, le roman-photo. Hara-Kiri est sans doute le journal qui Ă©rige le mauvais goĂ»t et la provocation antibourgeoise Ă un degrĂ© extrĂȘme sinon extrĂ©miste pour lâĂ©poque. Pour ses lecteurs dâavant-68, qui sâexpriment aujourdâhui sur les forums Internet, il apparaĂźt que Mai 68 nâaurait pu avoir lieu sans Hara-Kiri ou du moins que le journal bĂȘte et mĂ©chant entre pour une grande part dans le souffle libertaire â et libertin ? â qui anime Mai 68 et les annĂ©es qui suivent. Alors sâagit-il une fois de plus dâune reconstruction un peu nostalgique, comparable Ă celle qui a touchĂ© le rock ainsi Serge July dĂ©clarant vingt ans aprĂšs Mai 68 quâil nây aurait pas eu de Mai 68 sans le rock [36]. Câest possible, mais le groupe de presse Hara-Kiri les Ăditions du Square, profite incontestablement de lâeffet 68. Le 3 fĂ©vrier 1969 Cavanna lance Hara-Kiri Hebdo qui devient LâHebdo Hara-Kiri en mai 1969, avec une Ă©troite collaboration de dessinateurs satiriques, le Hollandais Willem un ancien provo, Wolinski, Cabu, Reiser, GĂ©bĂ©. Cavanna croit nĂ©cessaire de publier une charte de Hara-Kiri Hebdo et rappelle les principes qui fondent la ligne Ă©ditoriale de ce journal il faut ĂȘtre fidĂšle Ă la laĂŻcitĂ©, Ă la dĂ©fense de lâĂ©cologie, aux idĂ©aux des LumiĂšres, aux droits de lâhomme, Ă la lutte contre le racisme et lâantisĂ©mitisme et Ă la dĂ©nonciation de la cruautĂ© contre les animaux. Ce nâest pas tout Ă fait un programme rĂ©volutionnaire ou mĂȘme libertaire, mais plutĂŽt un programme rĂ©publicain tout nâest donc pas permis dans le registre de la dĂ©rision ! Pourtant, la premiĂšre interdiction tombe en novembre 1969 pour pornographie et en novembre 1970, Ă la mort du gĂ©nĂ©ral de Gaulle, LâHebdo titre Bal tragique Ă Colombey 1 mort [37] ». Le journal est Ă nouveau interdit par les services du ministre de lâIntĂ©rieur, Raymond Marcellin â lequel fait aussi annuler des festivals pop, puis interdire des organisations gauchistes, ce qui en fait la bĂȘte noire de la presse alternative [38]. Nullement dĂ©couragĂ©, Cavanna lance Charlie Hebdo, plus politisĂ© avec Delfeil de Ton comme chroniqueur et qui dure dans sa formule dâorigine de 1970 Ă janvier 1982, tandis que Hara-Kiri reparaĂźt ensuite dans une formule mensuelle, proche de celle dâavant 1969. 21Lâune des consĂ©quences du succĂšs de ces publications â et tout particuliĂšrement de Charlie Hebdo â est lâĂ©volution du genre de la bande dessinĂ©e, jusque-lĂ bien cadrĂ© par la loi de 1949 et sagement reprĂ©sentĂ© en France par Pilote, dirigĂ© par RenĂ© Goscinny, lâun des pĂšres dâAstĂ©rix. Câest dans ce journal destinĂ© aux enfants et adolescents que la plupart des auteurs de BD ont fait leurs classes, comme Cabu ou Reiser, et lâhistorien de lâhumour ne peut ignorer lâinfluence dâun esprit Pilote » sur la jeune gĂ©nĂ©ration des annĂ©es 1960. Pilote ne sâĂ©mancipe vĂ©ritablement quâĂ partir de 1968, sans pour autant se mettre hors la loi â le pĂšre fondateur veille au grain, jusquâĂ sa mort en 1977. Ainsi Marcel Gotlib crĂ©e-t-il entre 1968 et 1972 la Rubrique Ă Brac, savoureux mĂ©lange de parodie, de dĂ©rision et dâabsurde, bien dans lâesprit du temps, qui succĂšde aux sages Dingodossiers, scĂ©narisĂ©s par Goscinny. Mai 68 est passĂ© par lĂ et Pilote change incontestablement de ton les jeunes lecteurs de lâĂ©poque sâen aperçoivent ! Toutefois, ses collaborateurs se sentent encore bridĂ©s Gotlib fonde en 1972 LâĂcho des savanes avec Mandryka et Claire BrĂ©techer trimestriel puis mensuel puis en 1975 le trimestriel Fluide glacial, sorte de version pour adultes de Pilote avec la mention rĂ©servĂ© aux adultes » et vĂ©ritable pĂ©piniĂšre de talents Binet, par exemple. 22Actuel est dâune nature un peu diffĂ©rente. Ce journal est fondĂ© en 1970 par Jean-François Bizot [39], Michel-Antoine Burnier et Bernard Kouchner sur une plateforme dite underground, en rĂ©fĂ©rence Ă la contre-culture dâorigine anglo-saxonne. Le journal connaĂźt son apogĂ©e entre 1971 et 1973, en reprenant un slogan censĂ© fĂ©dĂ©rer les hippies et les gauchistes Sexe, rock ânâ roll, drogue, fĂȘte et rĂ©volution ». Aux Ătats-Unis, cette hybridation a produit les yippies de Jerry Rubin, un mouvement trĂšs radical mais ouvert Ă toutes les influences de la rock culture [40]. Il sâagit aussi, dâune certaine façon, de passer de LĂ©nine Ă Lennon [41] ». Une des couvertures dâActuel donne le menu sociologique de la rĂ©volution pour le plaisir » et rĂ©unit dans un mĂȘme Ă©lan le hippie-baba-cool, lâĂ©tudiant-gauchiste et le prolĂ©taire-ouvrier [42]. Les thĂšmes privilĂ©giĂ©s du journal sont le rock, le fĂ©minisme tendance MLF, la drogue, lâhomosexualitĂ©, la libĂ©ration sexuelle, le voyage Ă Katmandou, souvent traitĂ©s avec une dose dâhumour et accompagnĂ©s de dessins, notamment ceux de lâAmĂ©ricain Robert Crumb. Jean-François Bizot considĂšre quâActuel se situe dans la continuitĂ© non politique du dĂ©lire de Mai 68 [43] ». La premiĂšre formule du magazine ne rĂ©siste en fait quâun an au giscardisme et Ă la sociĂ©tĂ© libĂ©rale avancĂ©e. Selon Bizot, le dĂ©ferlement de lâĂ©rotisme au milieu des annĂ©es 1970 et la banalisation des thĂšmes de la contre-culture ont rendu le journal sans objet, dâautant que la crise Ă©conomique a fait disparaĂźtre ce qui restait dâinsouciance et de lĂ©gĂšretĂ© dans les utopies cas Coluche23Ă ce stade de notre Ă©tude, alors que la crise Ă©conomique commence Ă sâinscrire dans le paysage politique et social, le retour Ă Coluche sâimpose. On retrouve dâabord le chansonnier au cĆur de quelques expĂ©riences libertaires post-68, Le cafĂ© de la gare, LâAn 01 et lâĂ©quipe de Hara-Kiri/Charlie Hebdo. Pourtant, Michel Colucci, ce fils dâun immigrĂ© italien, nĂ© en 1944, sans autre diplĂŽme quâun certificat dâĂ©tudes, est paradoxalement passĂ© Ă cĂŽtĂ© de Mai 68, en spectateur amusĂ©. Il raconte avec un Ă©vident sens de la dĂ©rision son expĂ©rience â il se produisait alors dans les cabarets de la Montagne Sainte-GeneviĂšve â des rĂ©unions dâartistes Jâai pris un pied terrible aux rĂ©unions de comĂ©diens Ă la Sorbonne. Jâai vu des mecs qui sont devenus rĂ©volutionnaires en trente secondes. Yâavait des spectacles gratuits, pour le peuple, et la caractĂ©ristique de ces spectacles, câĂ©tait le nombre de ringards, des mecs qui avant la rĂ©volution ne chantaient nulle part, on pouvait plus les sortir de scĂšne. Ils y tenaient des heures et des heures. Y chantaient tous, les mecs [44]. » DâaprĂšs ses biographes [45], une anecdote est significative. InterpellĂ© sans ses papiers dâidentitĂ©, le 12 juin 1968 Ă 19 h 30 boulevard Beaumarchais, oĂč a lieu une manifestation, il dĂ©clare le procĂšs-verbal a Ă©tĂ© exhumĂ© ! Jâallais chez Paul Beuscher pour chercher des cordes pour ma guitare. Je ne manifeste pas. » 24Quoi quâil en soit, aprĂšs son succĂšs au cafĂ©-théùtre, Coluche devient au milieu des annĂ©es 1970 une grande vedette de la culture de masse [46], Ă la fois clown et chansonnier, auteur de sketches qui le propulsent en tĂȘte dâaffiche Ă lâOlympia, animateur de radio trĂšs populaire et provocateur sur Europe n° 1 et RMC, comĂ©dien de cinĂ©ma, tout en poursuivant sa collaboration avec la contre-culture anarchisante il pose pour de nombreuses couvertures salaces de Hara-Kiri, collabore Ă Charlie Hebdo. Il semble surtout que Coluche a Ă©tĂ© capable de marier de multiples traditions populaires, celles du cirque, du music-hall, du cabaret, avec un sens aigu du social, avec ses sketches sur le racisme, sur les Français moyens, sur le sport, les mĂ©dias. Son goĂ»t pour la provocation et la vulgaritĂ©, loin de nâamuser quâune Ă©lite complice, plaĂźt au plus grand nombre, ce qui lui ouvre la porte de tous les mĂ©dias, sans exception, y compris la tĂ©lĂ©vision publique. Il sâagit aussi pour Coluche de faire reculer les frontiĂšres de lâhumour et de la dĂ©rision, dans une attitude de transgression des barriĂšres respectables de lâhumour. Tout est possible on peut rire de tout et sans tabous, y compris bien entendu de la dĂ©mocratie reprĂ©sentative. 25En projetant de se prĂ©senter aux Ă©lections prĂ©sidentielles de 1981, lâhumoriste, dans un acte aussi pataphysique que situationniste, se situe certainement dans la vieille perspective du bouffon du roi, mais il apparaĂźt aussi comme le reprĂ©sentant â peut-ĂȘtre le dernier du genre â dâun certain esprit de Mai ». Ce nâest pas un hasard si lâidĂ©e de la prĂ©sidentielle vient de son ami Romain Goupil, comĂ©dien et cinĂ©aste, qui lui Ă©crit une partie de ses textes pour la radio. Or, Goupil est un ex-militant dâextrĂȘme gauche, lâun des fondateurs des ComitĂ©s Vietnam lycĂ©ens dans les annĂ©es 1967-1968, Ă la tĂȘte des ComitĂ©s dâaction lycĂ©enne en 1968, membre de la JCR dâAlain Krivine et le rĂ©alisateur de Mourir Ă 30 ans 1982, film oĂč il revient sur le suicide de son compagnon de lutte Michel Recanati. 26Le programme Ă©lectoral bleu blanc merde » de Coluche [47] est un manifeste-canular Ă mi-chemin entre lâanarchisme bon enfant, le gag potache et lâinventaire Ă la PrĂ©vert version Charlie. Il nâest pas sans rappeler Ă travers ses slogans â il est le seul candidat qui nâa pas besoin de mentir » â Alphonse Allais et son Captain Cap 1902, satire caustique et fantaisiste du monde politique. Certes, cette candidature dĂ©plaĂźt dans lâensemble au gauchisme pur et dur, mais elle a tout de mĂȘme le ferme soutien des journaux de la contre-culture, tels Hara-Kiri et Charlie Hebdo, qui publient le manifeste Ă©lectoral du candidat. Elle peut aussi compter sur LibĂ©ration, le quotidien sâĂ©tant en 1978 Ă©loignĂ© du gauchisme pour devenir un quotidien politique et culturel gĂ©nĂ©raliste dans le vent ». Le Nouvel Observateur, encore mal remis de lâĂ©viction de Michel Rocard Ă la candidature prĂ©sidentielle lui consacre sa une, mais fait vite machine arriĂšre. Ă cette presse de gauche se joint une partie de la jeunesse lycĂ©enne et Ă©tudiante, dâun certain nombre dâartistes du showbiz et de la chanson. Dans le ComitĂ© de soutien Ă la candidature de Coluche [48], on est assez peu Ă©tonnĂ© dây trouver Serge July, Jean-Luc Godard, Romain Bouteille ou Daniel Cohn-Bendit mais un peu plus surpris de voir quâun certain nombre dâintellectuels tels Pierre Bourdieu, Gilles Deleuze ou FĂ©lix Guattari soutiennent cette candidature atypique. Le soutien dâun Bourdieu [49] sâexplique par le fait que le sociologue dĂ©clare ne pas aimer les partis politiques », mais aussi parce quâil croit trĂšs sĂ©rieusement aux vertus citoyennes de la sociĂ©tĂ© civile », dont Coluche est alors pour lui le meilleur reprĂ©sentant. Ă tel point dâailleurs quâavec 12 % et mĂȘme 16 % dans certains sondages dâintentions de vote, Coluche se prend au jeu et donc au sĂ©rieux ; il fait peur aux politiques et suscite contre lui une campagne de presse soigneusement orchestrĂ©e. Lorsquâil se retire de la course en avril 1981, Pierre Bourdieu lui-mĂȘme stigmatise les professionnels de la politique qui ont refusĂ© Ă ce casseur de jeu le droit dâentrĂ©e, que les profanes lui accordaient massivement ». Face au danger potentiel que reprĂ©sente cette candidature atypique, le pouvoir â Ă gauche comme Ă droite, car Coluche a inquiĂ©tĂ© tous les appareils â reprend la main, un peu comme il a pu le faire en Mai 68, câest-Ă -dire sans mĂ©nagement, en mettant en avant la dĂ©fense des valeurs dĂ©mocratiques et celle des institutions â et surtout la sacro-sainte fonction prĂ©sidentielle. Câest aussi lâanalyse dâArnaud Mercier, pour lequel le cas Coluche illustre parfaitement ce qui peut advenir lorsquâun bouffon outrepasse les limites Ă lâintĂ©rieur desquelles il a traditionnellement le droit de tout dire et de tout faire [50] ». En fait, Coluche est Ă son tour la victime du processus de dĂ©rision quâil avait cru pouvoir contrĂŽler se sentant rabaissĂ©s et humiliĂ©s, les gens sĂ©rieux » fourbissent les mĂȘmes armes ironie, mĂ©pris, coups bas pour disqualifier lâ lâĂ©clat de rire au grand cauchemar » ?27LâĂ©chec du candidat Coluche marque t-il alors la fin dâune certaine forme de dĂ©rision post-68, celle dâune contre-culture protĂ©iforme, dont lâhumour masquerait la vacuitĂ© intellectuelle et artistique [51] ? Il est devenu assez courant depuis le dĂ©but des annĂ©es 1980 de tourner en dĂ©rision la pensĂ©e 68 » et de la rendre responsable de la confusion des valeurs, du nivellement par le bas et de la dictature du tout culturel » [52]. Dâune certaine façon, les annĂ©es 1980 apparaissent comme une concrĂ©tisation de certains idĂ©aux de Mai, alors que les soixante-huitards sont passĂ©s allĂšgrement du col Mao au Rotary [53] » et se retrouvent dans les allĂ©es du pouvoir lâĂ©cologie politique fait une percĂ©e notable, les valeurs hĂ©donistes nâont jamais Ă©tĂ© aussi partagĂ©es et revendiquĂ©es, les Ă©tudiants nĂ©s en 1968 occupent de nouveau les rues en 1986, contre le projet de loi Devaquet, tandis que la libĂ©ralisation des ondes provoque une vĂ©ritable flambĂ©e libertaire. Ainsi la radio libre » Carbone 14 Ă Paris fait-elle de la dĂ©rision un succĂšs dâaudience [54] elle adopte entre 1981 et 1983 un ton dĂ©calĂ©, mĂ©lange dâesprit Hara-Kiri, dâhumour Ă la Coluche et de cafĂ©-théùtre dĂ©jantĂ©. Les animateurs comme les auditeurs de cette station Ă©phĂ©mĂšre ne sont plus des soixante-huitards », mais des jeunes nĂ©s Ă la fin des annĂ©es 1950, qui ont baignĂ© dans lâatmosphĂšre particuliĂšre des annĂ©es 1970 ils ont Ă©tĂ© baba-cool » puis punk ». Ă la fin des annĂ©es 1980, câest cette mĂȘme gĂ©nĂ©ration post-68 qui fait le succĂšs des Ă©missions parodiques sur Canal +, dâabord Les nuls » 1987-1988, puis Les guignols de lâinfo » Ă partir de 1988. La satire de la tĂ©lĂ©vision comme de la politique â et plus largement de la sociĂ©tĂ© du spectacle » nâest certes pas nouvelle, mais elle est porteuse dâune forme de dĂ©rision postmoderne », qui ne se fixe plus de limites. Il devient interdit dâinterdire » dans certains mĂ©dias audiovisuels, qui ont compris tout le bĂ©nĂ©fice quâils pouvaient tirer de ces formes de provocation. Câest le triomphe dâun rire qui contribuerait selon le sociologue Paul Yonnet Ă lâinstallation dâun nouvel ordre moral mĂ©diatique [55] », qui domine tout particuliĂšrement les shows tĂ©lĂ©visĂ©s. Selon Paul Yonnet ce comique consiste Ă ĂȘtre cynique, amoral, grossier, ordurier, anticlĂ©rical, de sâavouer cruel, alcoolique, obsĂ©dĂ© sexuel, de dĂ©tester la religion, de dĂ©fendre le droit de tricher [âŠ] de se moquer des Juifs comme des paysans normands⊠» Ce que dĂ©nonce â ou constate simplement â le sociologue, câest le moment oĂč les tĂ©lĂ©spectateurs complices des shows mĂ©diatiques ne savent plus prendre la distance indispensable que requiert la caricature ou lâhumour et considĂšrent le dĂ©dain et le mĂ©pris comme les formes normales des relations humaines et sociales. Les hommes politiques eux-mĂȘmes sâen rendent complices, participant aux Ă©missions les plus racoleuses, lançant des bons mots » ou des calembours de plus en plus douteux. Quant aux anciens papes de la contre-culture, ils cultivent la nostalgie distante des valeurs libertaires, quâil convient surtout de ne plus prendre au sĂ©rieux [56]. Câest le conformisme de lâirrĂ©vĂ©rence, la banalisation du rire, aussi provocateur soit-il, et dâune certaine façon aussi lâentrĂ©e en dĂ©rision » dâune sociĂ©tĂ© en plein vide critique ». Rendre Mai 68 seul responsable de ces dĂ©rives apparaĂźt tout aussi excessif que de lui imputer la perte de lâautoritĂ© des familles, de lâĂcole ou de lâĂtat. La sociĂ©tĂ© des annĂ©es 1980-1990 est devenue de fait plus Ă©clatĂ©e, plus individualiste, attachĂ©e au bien-ĂȘtre et au paraĂźtre, faisant de la dĂ©rision une valeur quasi consensuelle et donc sans aucune force vĂ©ritablement subversive. Les engagements collectifs aussi ont changĂ© de nature les grandes causes humanitaires, fortement mĂ©diatisĂ©es, ont remplacĂ© les idĂ©ologies. Sur fond de crise Ă©conomique et de montĂ©e de la pauvretĂ©, Coluche crĂ©e Les restos du cĆur » en 1985, comme rĂ©ponse au mal ĂȘtre social. LâĂ©vĂ©nement nâest plus du domaine de la contre-culture il est mĂ©diatisĂ© par TF1 aux heures de grande Ă©coute, rĂ©unissant en direct une plĂ©iade de chanteurs de variĂ©tĂ©, de sportifs, de comĂ©diens, dâanimateurs de radio et de tĂ©lĂ©vision, dâhommes politiques [57]. Câest, pour reprendre lâexpression de François Cusset, le grand cauchemar [58] » dâune fin de siĂšcle qui semble avoir enterrĂ© les rĂȘves de 1968, sans en assumer pleinement lâhĂ©ritage [59]. Notes [1] Georges Minois, Histoire du rire et de la dĂ©rision, Paris, Fayard, 2000, p. 510-579. Il sâagit de lâune des seules synthĂšses historiques sur le sujet. [2] Revue semestrielle publiĂ©e par lâAssociation pour le dĂ©veloppement des recherches sur le comique, le rire et lâhumour CORHUM et le Centre de recherche interdisciplinaire sur lâhumour CRIH â Paris-VIII. [3] Lâhistorien du culturel trĂšs contemporain travaille sur un terrain saturĂ© de sources tĂ©moignages, analyses socio-historiques, philosophiques, journalistiques, productions mĂ©diatiques de toute nature. Il est aussi prisonnier des mĂ©moires gĂ©nĂ©rationnelles », y compris parfois de la sienne. Les outils mĂ©thodologiques se consolident depuis une vingtaine dâannĂ©es mais les piĂšges demeurent nombreux. [4] Gilles Lipovetsky, LâĂre du vide, essais sur lâindividualisme contemporain, Paris, Gallimard, 1983 ; Gilles Lipovetsky a prolongĂ© sa rĂ©flexion dans Le Bonheur paradoxal, Paris, Gallimard, 2006. [5] La dĂ©rision est une attitude plus nettement mĂ©prisante que lâhumour. Il existe en effet dans la dĂ©rision une dimension critique qui nâest plus tout Ă fait celle du dĂ©tachement humoristique, dans la mesure oĂč lâon cherche Ă rendre un fait ou un personnage insignifiant. Elle tend Ă devenir, selon Arnaud Mercier un redoutable instrument de jugement social, de dĂ©foulement et dâagression [âŠ] mais aussi parfois dâinnovation, car en contestant on sâaffirme et on sâoppose Ă des codes existants pour en proposer dâautres » Arnaud Mercier, Pouvoirs de la dĂ©rision, dĂ©rision des pouvoirs », HermĂšs, dossier DĂ©rision-Contestation », 29, 2001. Lorsquâelle se fait catharsis, elle peut se rĂ©vĂ©ler une salutaire purgation, au sens aristotĂ©licien du terme. Selon Christian SavĂšs, elle est une des catĂ©gories fondamentales de lâexpĂ©rience humaine » et une dimension essentielle de la conscience historique » Christian SavĂšs, Ăloge de la dĂ©rision, une dimension de la conscience humaine, Paris, LâHarmattan, 2007. Pour certains mĂ©decins et psychologues, elle est aussi une expression psychotique, au sens oĂč son emploi permet dâannuler la portĂ©e de ce qui est exprimĂ© ou montrĂ© et de neutraliser lâautre » par le mĂ©pris ou lâhumiliation. [6] Notons que pour dâautres pĂ©riodes historiques par exemple le Moyen Ăge, la dĂ©rision devient un sujet majeur de recherche, lire notamment Ălisabeth Crouzet-Pavan et Jacques Verger dir., La DĂ©rision au Moyen Ăge de la pratique sociale au rituel politique, Paris, Publication de la Sorbonne, 2007. Les auteurs montrent que la dĂ©rision est une arme redoutable dâhumiliation et de disqualification, trĂšs codifiĂ©e Ă lâĂ©poque mĂ©diĂ©vale. [7] Henri Cartier-Bresson, Rue de Vaugirard, Paris, mai 1968. [8] Votez Coluche », bourse du travail de Lyon, du 18 au 23 dĂ©cembre 1980, 21 heures. [9] Pour reprendre lâexpression de lâouvrage polĂ©mique de Luc Ferry et dâAlain Renaut, La PensĂ©e 68, essai sur lâanti-humanisme contemporain, Paris, Gallimard, Folio », 1988. [10] Un roman trĂšs autobiographique publiĂ© au Seuil en 2002. [11] On pense aux grandes fĂȘtes antiques ou mĂ©diĂ©vales comme les Saturnales romaines, les fĂȘtes des fous, de lâĂąne, aux carnavals. Lire aussi Ălisabeth Crouzet-Pavan et Jacques Verger dir., op. cit. Toutefois, il faut se garder de rĂ©duire Mai 68 Ă une grande fĂȘte estudiantine, au risque dâun contresens total sur la nature politique et sociale du mouvement. [12] Ronald Landheer, Lâhumour contestataire les slogans de 1968 », Humoresques, 19, janvier 2004. [13] Bernard Brillant, Les Clercs de 68, Paris, PUF, 2003. [4] Action est une publication nĂ©e le 5 mai 68 et qui survit un peu plus dâun an de maniĂšre Ă©pisodique. Y participent notamment certains fondateurs dâActuel mais aussi de LibĂ©ration. [15] Journal de la Nouvelle Gauche anglaise fondĂ© en mai 1968 par Tariq Ali. Ouvert Ă la contre-culture pop il considĂšre Mick Jagger comme lâĂ©gal de Marx et dâEngels Black Dwarf du 27 octobre 1968. De nombreux intellectuels de gauche y Ă©crivent librement, comme le dramaturge David Mercer, lâhistorien Eric Hobsbawm. [16] Guy Debord, Mode dâemploi du dĂ©tournement », Les LĂšvres nues, 8, mai 1956. Une autre forme de dĂ©tournement est celle des mots, initiĂ©e par lâOulipo dans les annĂ©es 1960 et dont on ne peut sous-estimer la posture de dĂ©rision », mĂȘme si le lien avec Mai 68 nâest pas Ă©vident Ă Ă©tablir. [17] [18] Allusion Ă la cĂ©lĂšbre Ă©mission pour enfants des annĂ©es 1960. [19] Gulliver, 1, novembre 1972. En dĂ©cembre 1971 paraĂźt LâAntinorm, revue du FHAR. [20] Jean-Paul Sartre est le directeur de publication de ce bimensuel. [21] Roland Castro nâa toutefois pas abandonnĂ© la posture de dĂ©rision contre le politiquement correct » si lâon en croit les propositions prĂ©sidentielles de son Mouvement de lâutopie concrĂšte en 2007 http// www. utopiesconcretes. org/ . [22] Le festival RĂ©sistances » de Tarascon-sur-AriĂšge avait pour thĂšme de son millĂ©sime 1998 68 nâest pas fini », avec une programmation cinĂ©matographique Ă©clectique. [23] La Dialectique peut-elle casser des briques ? nâest quâun exemple parmi les nombreux dĂ©tournements situationnistes de films orientaux, dont le sinologue RenĂ© ViĂ©net est le spĂ©cialiste, ainsi LâAubergine est farcie, Une soutane nâa pas de braguette, Mao par lui-mĂȘme, Chinois, encore un effort pour ĂȘtre rĂ©volutionnaire, Du sang chez les taoĂŻstes, Dialogue entre un maton CFDT et un gardien de prison affiliĂ© au syndicat CGT du personnel pĂ©nitentiaire. La Dialectique est en visionnage libre sur http// www. ubu. com/ film/ vienet. html. [24] Thomas Genty, op. cit. [25] Réédition des planches de LâAn 01 aux Ă©ditions LâAssociation 2000. Le film est alors un succĂšs public cent vingt-cinq mille spectateurs sur prĂšs de vingt semaines dâexploitation dans deux salles du Quartier Latin. [26] LâAn 01 nâest pas une Ćuvre situationniste, mais elle reprend Ă son compte sans les prendre vraiment au sĂ©rieux toute une sĂ©rie de propositions situationnistes sur la libĂ©ration sociale. [27] On y voit notamment Romain Bouteille, Coluche, Henri Guybet, Sotha, Renaud SĂ©chan, Martin Lamotte, mais aussi le trio des Valseuses, Patrick Dewaere, Miou-Miou et GĂ©rard Depardieu. [28] Les Shadoks », ORTF, 1968-1969. [29] Philippe Val est actuellement le rĂ©dacteur en chef de Charlie Hebdo. [30] J. BĂ©reaud, La chanson française depuis Mai 68 », The French Review, 62 2, dĂ©cembre 1988. [31] On lui doit notamment la chanson CrĂšve Salope, composĂ©e dans la Sorbonne occupĂ©e, manifeste rageur contre lâautoritĂ© des parents et surtout des professeurs et des flics ». [32] F. Samuelson, Il Ă©tait une fois LibĂ©, Paris, Flammarion, Ă©d. rev. et corr., 2007. [33] La Gueule ouverte offre peut-ĂȘtre un intĂ©rĂȘt humoristique limitĂ©, mais il traduit bien les dĂ©buts de lâĂ©cologie politique. Son fondateur, Pierre Fournier, transfuge de Charlie Hebdo, imprime Ă ce journal qui paraĂźt jusquâen 1980 un ton dĂ©calĂ© et proche de la contre-culture. [34] Voir lâexposition The Sixties, annĂ©es utopies, 1962-1973, France/Grande-Bretagne », BDIC, 1996. [35] Alexandre Devaux, Hara-Kiri mensuel, le berceau de lâhumour bĂȘte et mĂ©chant », Humoresques, 23, janvier 2006. [36] Ancien maoĂŻste et cofondateur de LibĂ©ration, Serge July a cherchĂ© dans les annĂ©es 1980 Ă culturaliser » Mai 68 et Ă pratiquer, selon les termes de François Cusset, la rĂ©duction rĂ©trospective de lâĂ©vĂ©nement social Ă ses seuls avatars culturels » François Cusset, La DĂ©cennie le Grand Cauchemar des annĂ©es 1980, Paris, Albin Michel, 2006. De fait, lorsque July parle de Mai 68 comme dâune rĂ©volution rock » LibĂ©ration, hors sĂ©rie, mai 1988, Lâalbum de nos 20 ans » , câest oublier que les gauchistes français nâĂ©coutaient pas beaucoup cette musique ou sâen cachaient. [37] Allusion au fait divers du dancing de Saint-Laurent-du-Pont, dĂ©but novembre, oĂč 156 jeunes gens trouvent la mort dans un incendie LâHebdo Hara-Kiri, 94, 16 novembre 1970. [38] Raymond Marcellin, ministre de lâIntĂ©rieur de 1968 Ă 1974, procĂšde notamment en juin 1973 Ă la dissolution de la Ligue communiste rĂ©volutionnaire. Il est souvent caricaturĂ© par la presse dâextrĂȘme gauche sous les traits dâun CRS, la matraque Ă la main. [39] Jean-François Bizot, Free Press la contre-culture vue par la presse underground, Paris, Panama, 2006. Actuel renaĂźt dans les annĂ©es 1980 sur des bases postmodernes, nettement moins contre-culturelles. [40] Jerry Rubin, Do It, Paris, Seuil, Points », 1971. [41] Lâex-Beatles John Lennon est au dĂ©but des annĂ©es 1970 le symbole de la contre-culture anglo-saxonne, militant avec son Ă©pouse, lâartiste japonaise Yoko Ono, pour la paix dans le monde, tout en revendiquant ses origines de classe working class heroe. [42] Actuel, juin 1971. Le mĂȘme numĂ©ro consacre aussi un article au nouveau gauchisme » et Ă VLR. [43] Apostrophes, Farceurs et pasticheurs », A2, 1er avril 1977. LâĂ©mission est intĂ©ressante Ă plus dâun titre, les invitĂ©s Bory, Averty, Bizot revendiquant Ă des degrĂ©s divers le droit Ă lâhumour et Ă la rigolade » comme droit citoyen. [44] [45] Philippe Boggio, Coluche, lâhistoire dâun mec, Paris, Flammarion, 2006. [46] Bertrand Lemonnier, Coluche, roi de lâĂ©poque », LâHistoire, 276, mai 2003. [47] Hara-Kiri, 231. [48] Charlie-Hebdo, 5 novembre 1980. [49] Ce soutien a Ă©tĂ© largement commentĂ©. Pierre Bourdieu sâen est beaucoup expliquĂ©, notamment dans lâĂ©mission de France Culture Les chemins de la connaissance » et ses entretiens avec Roger Chartier 1988. [50] Arnaud Mercier, op. cit. [51] Alain Finkielkraut a stigmatisĂ© dans lâĂ©mission Esprits libres » les ravages de lâhumour coluchien et du on peut rire de tout », mais existe-t-il aujourdâhui en France lâĂ©quivalent dâun Coluche ? Esprits libres », France 2, le 2 mars 2007 [52] Luc Ferry et Alain Renaut, op. cit. ; Alain Finkielkraut, La DĂ©faite de la pensĂ©e, 1987. Les annĂ©es 1980 voient en effet lâextension du terme de culture Ă tous les domaines de la vie quotidienne et de la production de masse. Une paire de bottes vaut Shakespeare », lance Finkielkraut dans un raccourci dĂ©risoire. [53] Guy Hocquenghem, Lettre ouverte Ă ceux qui sont passĂ©s du col Mao au Rotary, Paris, Albin Michel, 1986. [54] France Culture, La Fabrique de lâHistoire », janvier 2007 Histoire des radios libres en France ». [55] Paul Yonnet, La planĂšte du Rire, sur la mĂ©diatisation du comique », Le DĂ©bat, mars-avril 1990. [56] Dans les annĂ©es 1980-1990, lorsque Jean-François Bizot relance Actuel, il contribue Ă la nostalgie trĂšs fin de siĂšcle des annĂ©es 1970, dĂ©sormais distanciĂ©es et rĂ©habilitĂ©es, y compris sur le plan politique les annĂ©es Pompidou » et les annĂ©es Giscard ». [57] TF1, 26 janvier 1986. [58] François Cusset, op. cit. Cet ouvrage offre un panorama Ă©clatĂ© mais saisissant de la dĂ©cennie 1980 et de la fin des idĂ©ologies. [59] Jean-Pierre Le Goff, Mai 68, lâhĂ©ritage impossible, Paris, La DĂ©couverte, 2006. [*] AgrĂ©gĂ© de lâuniversitĂ© et docteur en histoire, Bertrand Lemonnier est professeur de chaire supĂ©rieure au lycĂ©e Louis-le-Grand Paris. Il a notamment participĂ© Ă deux ouvrages sur Mai 68 Philippe ArtiĂšres et Michelle Zancarini-Fournel dir., 68, une histoire collective La DĂ©couverte, 2008, ainsi que Henri Rey et Jacques Capdevielle dir., Dictionnaire de Mai 68, Larousse, 2008.
Invitépar Brigitte Renedot, nouvelle administratrice de Kerazan, Alain Pompidou, fils de Claude et Georges Pompidou, était au manoir,
Des images, des Ă©motions, une Ă©criture sensible aux aventures humaines 13h15, le samedi...» et 13h15, le dimanche...» proposent des histoires françaises, le feuilleton de la politique, les coulisses de la vie de tous les jours, les sagas familiales et les confidences des grands magazine de la rĂ©daction de France 2 au ton dynamique et dĂ©calĂ© sur l'actualitĂ©, l'air du temps et la sommaire ce dimanche 15 avril, "Georges et Claude Pompidou pour l'amour de l'Art", un document signĂ© Marie-Pierre Farkas, Jean-Marie Lequertier et Ghislain se sont aimĂ©s au premier regard. Cette rencontre dĂ©cisive dans un cinĂ©ma du quartier latin va sceller quarante et un ans de vie commune. Ensemble, ils vont grimper une Ă une les marches du pouvoir. Ensemble ils feront face aux coups bas, au complot et Ă la maladie qui emportera Georges Pompidou le 2 avril Pompidou vient de la Mayenne, Georges du Cantal. Ils partagent Ă la fois lâamour de la campagne et lâenvie de quitter la province pour monter Ă ont eu la mĂȘme enfance studieuse, cherchant dans la lecture une ouverture sur le aimaient lâart et les artistes, Georges et Claude les ont beaucoup aidĂ©s. Aujourdâhui encore, leur nom est associĂ© au Centre qui accueille chaque annĂ©e plus de trois millions de Pompidou pensait quâune vie remplie devait ĂȘtre un mĂ©lange dâArt, dâAmour et dâAction ; il a Ă©tĂ© exaucĂ©. Alain son fils, feuillette avec nous lâalbum de ses souvenirs de famille.
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